Pantone a proclamé sa «couleur de l’année 2026», formule généreuse pour désigner Cloud Dancer: un blanc si prudent qu’il frôle l’abstention chromatique. Une non-couleur nuageuse, brumeuse, qui pourrait laisser penser que le nuancier international a égaré son arc-en-ciel. Dans une période atone mais qui semble, pourtant, se préparer à une déflagration, que faire de cette teinte cotonneuse? Eh bien, les gemmologues ne vont pas s’en contenter, ils vont s’en emparer…
Le blanc n’existe pas. Ou plutôt, il existe tellement qu’il englobe toutes les couleurs. Il résulte de la réflexion des longueurs d’ondes visibles: il n’absorbe quasiment rien, renvoie toute la lumière et, par un drôle de paradoxe, absorbe toutes nos certitudes. Comment traduire cette nuance? En joaillerie, le blanc peut être doux comme une perle, gras comme un jade Mutton Fat (néphrite), ou translucide à opaque et mystérieux comme une opale blanche. Il peut rassurer, flatter ou manquer cruellement de peps.
Le Pantone Matching System (PMS)
Pantone et son PMS (système de correspondance), rappelons-le au passage, n’est pas un oracle tombé du ciel mais un formidable outil de synchronisation du goût et des couleurs. Un métronome visuel qui permet à la mode, au design, à la beauté et, avec un léger temps de latence, à la joaillerie de parler d’une seule voix. On peut bien lever les yeux au ciel (nuageux) devant «Cloud Dancer», mais le fait est là: Pantone dicte, et le marché suit. (Plus d’informations sur le PSM: Gold’Or 01/23)
Commençons par tordre le cou à une idée reçue: blanc et incolore ne sont pas synonymes. Ce n’est pas parce que le monde du diamant utilise improprement le qualificatif «blanc» pour dénommer ses pierres les plus incolores (Blanc Exceptionnel, Blanc extra, Blanc) qu’il faut s’enfoncer dans cette erreur. Les pierres décrites plus haut ne sont pas plus blanches que mon pull est rose. Elles sont incolores. Ce qui signifie qu’elles sont dépourvues de couleur. D’ailleurs, dès que l’on peut discerner un vague ton de jaune, de gris ou de brun, ces diamants deviennent des pierres dites «nuancé» et même «légèrement teinté» à «teinté».
Avant d’aborder le blanc dans les matières utilisées en bijouterie et joaillerie, précisons une subtilité souvent négligée: incolore et transparent ne sont pas interchangeables. Le terme transparent s’applique à un corps, ici une pierre précieuse ou fine, à travers lequel on peut voir les objets ou lire la Bible avec netteté et précision. Les pierres de couleur (rubis, saphir, tourmaline, etc.) peuvent être parfaitement transparentes… et ne sont pas pour autant incolores.

La graduation de la transparence
La transparence a aussi sa graduation: transparent, translucide (qui laisse passer la lumière sans permettre de distinguer nettement ce qui se trouve derrière), semi-opaque, opaque (qui ne laisse pas passer la lumière). Un cabochon d’émeraude fortement inclus peut être totalement opaque. Une plaque d’onyx noir est également opaque, aucune lumière ne la traverse. Bref, transparence et couleur sont des notions indépendantes, et savoir les distinguer est essentiel pour parler juste en gemmologie.
Le monde des pierres précieuses a un avantage sur bien d’autres disciplines: le diamant y a longtemps été roi. Comme Cloud Dancer, il joue sur l’absence de couleur, mais en ajoutant un effet de transparence, de brillance et de feux que la nouvelle couleur de Pantone ne peut même pas approcher. Dans le moindre bijou, le diamant pousse son avantage et sa supériorité! Mais réfléchissez bien: les pierres et matières organiques blanches, souvent opaques ou translucides, sont beaucoup plus nombreuses que vous ne le pensiez en découvrant les premières lignes de cet article. Chacune a son charme propre, subtil, discret… Mais capable de tenir tête à «Cloud Dancer» dans l’univers feutré du bijou.

Les matières organiques précieuses
«La perle!», s’est immédiatement écriée Laurence Janin-Schlemmer, journaliste et créatrice du podcast «Laur’loge à l’heure du luxe», alors que nous devisions sur le raffinement du blanc. Et quelle richesse créative: perles rondes, baroques, petites ou grandes, aux tons variés, au lustre éclatant ou subtilement mat. Comme la branche ne tombe jamais loin de l’arbre, la nacre (intérieur d’une coquille) s’impose naturellement, ayant gagné ses galons depuis quelques années déjà, grâce à des créatrices comme Mélanie Georgacopoulos. Quant à l’ivoire, si, de nos jours, il est protégé par la Cites (la Convention sur le commerce international des espèces de faune et flore sauvages menacées d’extinction), dite aussi Convention de Washington, il a largement été utilisé jusque dans les années 80 pour la bijouterie qui s’émancipait de la joaillerie traditionnelle. René Lalique, à cheval sur le XIXe et le XXe siècle, s’en est abondamment servi pour ses mini-sculptures émaillées, alliant virtuosité et délicatesse.
Durant la période de l’Art nouveau (1890-1910), après que les diamants aient été sertis à toutes les sauces, les créateurs ont privilégié des pierres plus douces, un brin languissantes, indolentes, presque ternes. La couleur vibrait alors grâce à l’émail. Quelle gemme mieux que la pierre de lune, entre autres, illustre parfaitement cette description? Translucide à opaque avec ou sans adularescence bleutée ou effet arc-en-ciel, cette pierre montre peu d’intérêt dans ses qualités blanchâtres, moyennes à médiocres. Parfois animée d’un léger effet «œil de chat», elle est parfaite pour évoquer un froid paysage d’hiver. Son prix est, de plus, très raisonnable dans les catégories décrites.

Le «jade Mutton Fat»
Sous le nom de jade se cachent en réalité deux pierres distinctes: la jadéite et la «néphrite», souvent confondues mais profondément différentes dans leur structure. Le jade Mutton Fat est, en fait, une néphrite au blanc crémeux légèrement translucide, au poli satiné et à l’aspect visuel «gras» si recherché en Chine impériale. Alors que la jadéite à la structure cristalline fine et compacte, permet d’afficher des couleurs franches et saturées, des blancs très purs, à l’éclat parfois clinquant, la beauté du jade Mutton Fat réside dans la profondeur, la douceur et la sensation presque charnelle de la matière. C’est un jade de contemplation, souvent utilisé en plaques sculptées et ajourées, vénéré en Chine depuis des millénaires.
Après des années de couleurs saturées, Pantone n’a pas eu un «blanc». «Cloud Dancer» n’appelle pas à l’ostentation mais à la nuance. Il privilégie les matières qui diffusent la lumière plutôt que celles qui éblouissent. En cela, il est parfaitement compatible avec une joaillerie qui cherche à rassurer, à durer, à traverser les saisons sans faire trop de bruit.
Catherine De Vincenti
* «avoir un blanc»: se retrouver sans mots. Cloud Dancer fait la même chose… Mais en couleur.


