À Paris, sur la majestueuse place de la Concorde, deux bâtiments néoclassiques jumeaux encadrent la rue Royale. L’un deux, le célèbre Hôtel de la Marine, abrita de 1767 à 1792, le Garde-Meuble de la Couronne, institution chargée de la gestion du mobilier royal et de la collection des joyaux de la Couronne. Comme le Louvre, il y a très peu de temps, il a connu son lot d’aventures. À la fin de la Révolution, il fut le théâtre d’un cambriolage rocambolesque. Aujourd’hui, il se fait l’écrin d’une formidable exposition intitulée «Joyaux dynastiques» où Histoire, pierres précieuses et passions se racontent dans chaque vitrine.
Vous serez peut-être surpris d’apprendre que la collection des joyaux de la Couronne, créée sous François Ier en 1530 (après que, pour récupérer ses rejetons retenus en otages, il y ait laissé jusqu’à son dernier diamant) a été ouverte au public, sous le règne de Louis XVI. Dès 1776, les visiteurs pouvaient admirer les œuvres d’art de la Couronne, chaque premier mardi du mois, d’avril à octobre! C’est probablement pour continuer ce dialogue avec l’histoire française et internationale de la joaillerie que le cheikh Hamad Bin Abdullah Al-Thani, a choisi l’Hôtel de la Marine, magnifiquement restauré, pour y exposer l’une des plus prestigieuses collections privées de bijoux et pierres précieuses au monde.

Qui est le cheikh Hamad Bin Abdullah Al-Thani?
Le cheikh Hamad bin Abdullah Al Thani, 46 ans, cousin de l’émir du Qatar, a développé un intérêt pour les bijoux et les pierres précieuses à la fin du XXe siècle. Une exposition organisée à Londres en 2009, «Maharaja: The Splendour of India’s Royal Courts», présentée au Victoria and Albert Museum (V&A), aurait joué un rôle déclencheur. Cette immersion dans l’univers fastueux des cours indiennes aurait profondément marqué le cheikh et nourri son désir de constituer une collection personnelle, centrée sur les bijoux de cour et les pierres rares. À partir de cette première rencontre avec l’art joaillier historique, il s’entoure de spécialistes reconnus (dont Amin Jaffer, aujourd’hui directeur de sa collection) afin de structurer et développer, au fil des années, l’un des ensembles de joaillerie historique les plus remarquables au monde.
Jusqu’au 6 avril, l’Hôtel de la Marine donne à voir le dernier volet d’une trilogie d’expositions organisée en collaboration avec le Victoria and Albert Museum de Londres, respectivement consacrées aux «Trésors médiévaux du V&A: quand les Anglais parlaient français», au «Goût de la Renaissance» et, enfin aux «Joyaux Dynastiques», sous le commissariat du Dr Emma Edwards. Parmi la longue liste de prêteurs internationaux, on remarquera Sa Majesté Charles III pour la Royal Collection, Sa Grâce le Duc de Fife avec les Historic Royal Palaces, le musée du Château de Compiègne, le domaine national de Fontainebleau, le Muséum national d’histoire naturelle, celui de Minéralogie Mines Paris ainsi que les collections patrimoniales de Cartier, Chaumet, Mellerio et Van Cleef & Arpels. Belle brochette!

Salle 1: la pierre avant la couronne
Avant d’être montés ou portés, les bijoux furent d’abord des pierres. Des minéraux arrachés à la terre, extraits au prix de violences et de voyages lointains, puis que l’on retrouve dans l’univers des cours. La première salle de l’exposition revient à ce moment fondateur: la rareté brute du diamant, de l’émeraude ou du saphir, source du prestige et de la diplomatie. On y observe de ses propres yeux la fameuse Briolette des Indes (90,38 ct), ce diamant goutte passé des trésors moghols aux aristocraties françaises et britanniques; l’«Étoile de Golconde» (57,31 ct) dont les textes curatoriaux soulignent que: «Son éclat n’était rien comparé à la force silencieuse de sa perfection». Deux remarquables émeraudes colombiennes (eh oui! on voyageait déjà beaucoup!) des XVIIe et XVIIIe siècles, très prisées des empereurs moghols. Mais on s’attarde particulièrement sur un ensemble d’améthystes de l’Oural reconnaissables à ce subtil soupçon de rouge si recherché, issu d’une parure de Marie-Louise, impératrice des Français de 1810 à 1814.

Salle 2: diadèmes en majesté
Après la pierre brute, vient le pouvoir mis en forme: onze diadèmes d’exception racontent ici comment l’ornement devient langage politique. Portés lors de sacres, de mariages ou de grandes apparitions publiques, ils affirment un rang autant qu’ils façonnent une image. Du «diadème Leuchtenberg», avec ses 698 diamants et 32 émeraudes, aux créations de la Belle Époque signées Chaumet ou Cartier, chaque pièce relève d’une stratégie: consolider une dynastie, séduire une cour, impressionner des alliés. Le «diadème Manchester» (Cartier, 1903) illustre le mélange de prestige et d’ambition sociale transatlantique. Offert à Consuelo Yznaga, riche héritière américano-cubaine devenue duchesse britannique, il accompagne son intégration dans l’aristocratie anglaise. De forme légère et gracieuse, ce diadème illustre la signature de Cartier dans le style «guirlande». Une salle qui, aujourd’hui encore, fait sans doute rêver toutes les femmes (et quelques hommes avertis).

Salle 3: étincelantes lignées
La troisième salle plonge le visiteur dans l’intimité dynastique. Ici, les bijoux ne sont plus seulement des symboles de pouvoir mais des témoins d’histoires personnelles: mariages arrangés, alliances stratégiques, passions contrariées et héritages parfois conflictuels. Les colliers, bagues et broches racontent des intrigues autant que des goûts, comme le «collier et les boucles d’oreilles de Stéphanie de Beauharnais» (env. 1806), offerts pour sceller une union politique. Un autre exemple: la «broche en diamants de la duchesse de Berry» (1820–1830, épouse du futur Charles X), symbole de son influence à la cour, porte les marques de réparations successives, rappelant qu’un bijou traverse les générations presque comme un héritage vivant, souvent fragile. Et comment ne pas s’attarder sur la parure de rubis et diamants de la princesse Mathilde, cousine de Napoléon III, dont chaque pierre fut choisie pour refléter autant le rang que l’esprit de séduction de son époque?

Salle 4: le pouvoir du XXe siècle
La dernière salle évoque les bouleversements du XXe siècle qui entraînèrent la dispersion des collections royales et aristocratiques vers de nouveaux cercles. C’est la mise en lumière de l’éclat ultime de la joaillerie royale. On y admire le célèbre «collier de Nawanagar», composé de diamants et rubis, connu pour sa taille spectaculaire et son histoire liée aux fastes des maharajahs indiens. Juste à côté, le «collier Patiala», orné de diamants exceptionnels dont certains dépassent les 30 carats, figure les commandes extravagantes des cours indiennes du début du XXe siècle. Enfin, le «diadème Soleil», véritable chef-d’œuvre de style Belle Époque, avec ses rayons de diamants incolores enserrant un grand diamant central couleur jonquille, illustre la virtuosité technique des joailliers parisiens et leur capacité à transformer chaque bijou en symbole de pouvoir et de prestige.

À l’Hôtel de la Marine, les pierres ont la parole: elles brillent, séduisent, intriguent… Et rappellent que le destin d’une dynastie peut parfois tenir à un seul bijou bien placé. Diamants, émeraudes et rubis racontent des siècles de pouvoir, de passions et de petits scandales. Une chose est sûre: ici, les bijoux font rêver!
Catherine De Vincenti
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thealthanicollection.com


