À l’université du 3e âge de Neuchâtel (U3A), en cette fin du mois de mars, la salle est comble. Sophie Guermann s’apprête à plonger son auditoire dans une histoire qui, sous des dehors scintillants, oscille entre roman noir et thriller. Sur l’immense écran blanc, apparaît le titre de sa conférence: «L’épopée des joyaux de la Couronne de France: splendeurs et péripéties d’un trésor royal».
Doctorante, elle consacre depuis près d’une décennie ses recherches aux joyaux de la Couronne de France, un corpus aussi fascinant que malmené, oscillant entre sacralisation monarchique, vandalisme révolutionnaire et pragmatisme républicain. Sa thèse explore notamment leur vente et leur «muséalisation»; autrement dit, la manière dont un trésor d’État se transforme lentement en objet de regard, parfois amputé, souvent recomposé. Et puis, soudain, l’Histoire (avec un grand H) s’échappe des archives.
1525, un peu d’Histoire…
Le siècle de François Ier, c’est également celui de Charles Quint. Ces deux-là n’ont cessé de s’affronter, de se tendre des guets-apens, de se battre. Après la désastreuse bataille de Pavie en 1525, François Ier est fait prisonnier par Charles Quint. Pour assurer sa libération, ses fils Henri et François sont envoyés comme otages en Espagne, afin de garantir le paiement d’une rançon astronomique. Retenus un peu plus d’un an, ils deviennent, malgré eux, le symbole de la vulnérabilité du trône.
C’est dans ce contexte que François Ier prend conscience qu’un trésor royal dispersé peut devenir un danger. La constitution de la collection des joyaux de la Couronne répond alors à ce double objectif: impressionner par sa splendeur, mais surtout sécuriser et centraliser les richesses du royaume, pour que jamais plus la monarchie ne se retrouve à genoux face à ses adversaires. Inaliénables dès 1530 sur le papier, les joyaux de la Couronne n’auront cessé, dans les faits, de prouver le contraire.
1792, le casse du millénaire
Le temps a passé depuis l’humiliation subie par François Ier. Les règnes se succèdent, la collection s’enrichit. Notamment sous Louis XIV, grand amateur de pierres et de mise en scène du pouvoir. Nous voilà en 1792. Louis XVI est encore en vie. Mais en 1793, il passera sous la guillotine ainsi que son épouse, la célèbre Marie-Antoinette.
Dans une nuit révolutionnaire de septembre 1792, à l’Hôtel de la Marine (alors Garde-Meuble de la Couronne), sur la place Louis XV, aujourd’hui place de la Concorde, se joue ce que l’on pourrait appeler le «casse du millénaire». Pendant cinq nuits, une trentaine de jeunes voleurs méthodiques dérobent l’essentiel du trésor royal, soit près de 10’000 pierres précieuses, l’équivalent de plusieurs tonnes d’or. Le contexte est idéal: monarchie vacillante, administration débordée, inventaire fraîchement publié… Et moult tonneaux de vin rouge pour enivrer les gardes. Le butin est colossal. Le fameux diamant bleu de Louis XIV, aussi nommé Bleu de France, disparaît. Il réapparaîtra en 1839, retaillé de médiocre façon, sous le nom de «Diamant Hope», dans la succession de Henry-Philip Hope, le fils d’un banquier londonien. D’autres pièces, comme le Régent ou le Sancy, seront récupérées. Mais combien de pierres et d’objets perdus à jamais.
Au XIXe siècle, les bijoux aux cœur de la fête
Avec les empereurs Napoléon Ier, héritier de la Révolution, et son neveu Napoléon III, président d’une éphémère Deuxième République (1848-1851), les joyaux retrouvent leur fonction première: éblouir. Joséphine et Eugénie, leurs épouses, en font un usage politique et esthétique, multipliant diadèmes, parures et commandes spectaculaires chez les plus grand joailliers de l’époque. On démonte, on remonte, on transforme. Les pierres circulent d’une monture à l’autre, au gré des modes et des ambitions. Le trésor vit, respire.
1887, le grand n’importe quoi
Le coup le plus sévère porté aux joyaux ne vient pourtant ni des voleurs ni des révolutionnaires. Il vient de l’État lui-même. En 1887, sous la Troisième République de Jules Ferry, la décision est prise de vendre l’essentiel des joyaux de la Couronne. Officiellement, il s’agit de rompre avec les symboles monarchiques. Officieusement, on liquide un trésor devenu politiquement encombrant.
Le tri est méthodique: seules les pièces jugées «historiques» sont conservées (le Régent et quelques parures emblématiques), tandis que le reste (environ 77 lots principaux) est dispersé aux enchères publiques. Le produit de la vente? Environ sept millions de francs de l’époque, une somme jugée modeste au regard de la valeur patrimoniale sacrifiée. Une opération financièrement discutable, historiquement irréversible.
2025, le retour des voleurs
Depuis 1889, le musée du Louvre accueille les joyaux de la Couronne, en tout cas ce qui l’en reste. Certaines pièces parties aux enchères ont même pu être rachetées au fil du temps. Et, quand à 9h30 du matin, le dimanche 19 octobre 2025, un camion élévateur avec trois gugusses a réussi à les déposer sur le balcon de la Galerie d’Apollon, ces derniers ont cassé la vitre et ont pénétré dans le musée déjà ouvert au public. C’est justement cette vitrine, contenant des objets du XIXe siècle, qu’ils ont choisi d’attaquer à la fraiseuse!
Ce que montre brillamment la conférence de Sophie Guermann, c’est que l’histoire des joyaux de la Couronne est moins celle de leur création que celle de leur disparition. Volés en 1792, vendus en 1887, dérobés à nouveau en 2025: à chaque époque, une manière différente de perdre une partie du trésor.
Catherine De Vincenti








