Présentée au Palais de Tokyo, la première rétrospective parisienne consacrée à Pomellato, «Le Joaillier Révolutionnaire», aurait pu n’être qu’une brillante célébration de près de soixante ans de création joaillière. La commissaire de l’exposition, Alba Cappellieri, en a fait bien davantage. Derrière les bijoux dont certains sont devenus iconiques, elle raconte la naissance d’une femme libre, l’effervescence du Milan des années 1960 et la révolution silencieuse qui allait transformer durablement la joaillerie contemporaine.
À la fin des années soixante, le quartier de Brera est le cœur d’un Milan bouillonnant. Depuis 1911, le Bar Jamaica en est le pivot. Il a été l’un des premiers établissements milanais à s’équiper du téléphone et d’une machine à café espresso qui ont attiré une jeunesse à la fois dilettante et innovante. On peut considérer Brera comme l’alter ego du quartier de Saint-Germain-des-Prés à Paris durant l’après-guerre.
Le bar Jamaica
La ville de Milan, en 1967, est un véritable laboratoire où les étudiants des beaux-arts croisent architectes, designers, galeristes, photographes, publicitaires, créateurs de mode et artistes. Et c’est au mythique bar Jamaica (qui existe toujours) que toute cette jeunesse se retrouve pour discuter des œuvres de Lucio Fontana, figure majeure de l’avant-garde italienne d’après-guerre, du design industriel, des couleurs des meubles d’Ettore Sottsass (qui fondera le mouvement Memphis en 1981) ou de la dernière pièce de Dario Fo (prix Nobel de littérature en 1997). Milan invente alors le design contemporain, une nouvelle mode… Et bientôt une autre manière de porter le bijou.

Pino Rabolini, le fondateur de Pomellato
Issu d’une famille d’orfèvres, Pino Rabolini a sa chaise attitrée au Jamaica. Il aime observer les femmes, les voit se transformer. Elles ne veulent plus attendre qu’un homme leur offre un bijou. Elles travaillent, gagnent leur vie, choisissent leurs vêtements, voyagent. Pourquoi n’achèteraient-elles pas aussi leurs bijoux? Cette intuition donnera naissance à ce qu’il appellera le «prêt-à-porter joaillier». Aujourd’hui, cette idée paraît évidente. En 1967, elle est révolutionnaire!

Cette approche annonce l’évolution de la consommation du luxe bien avant qu’elle ne devienne une évidence. Ce luxe va se mettre à la portée de la plupart des femmes, sera plus accessible, non parce qu’il perd de sa valeur, mais parce qu’il change de statut. Il accompagne désormais le quotidien. Les femmes choisissent leurs bijoux elles-mêmes, ne les garderont pas forcément pour la vie, en changeront plus souvent.
Dans la France pourtant moins avant-gardiste, on flaire également que les choses doivent changer. Van Cleef & Arpels prépare sa collection Alhambra qui, à cause des événements de 1968, ne sortira qu’en 1972. Cartier, qui n’a pratiquement plus d’ateliers, vend ses briquets à tous les coins de rues. Une campagne publicitaire radiophonique de 1969 a un succès énorme avec un slogan sur mesure: «Vous vous changez? Changez de Kelton!» pour une collection de montres jeunes, attractives et bon marché.

La signature Pomellato
Rabolini fait part de son projet à son père, qui l’encourage et lui lance: «Choisis un cheval gagnant!». Il connaît bien la passion de son fils pour l’équitation. Ce dernier opte alors pour un type de cheval qu’il apprécie, un «cavallo pomellato», un cheval à la robe pommelée, grise ou blanche, parsemée de taches rondes plus claires ou plus foncées. Ce n’est donc ni un nom de famille ni un mot inventé, mais un adjectif qui devient la signature de cette jeune maison. Tout cela est d’autant plus cohérent que les premières créations signées Pomellato sont essentiellement des chaînes. Des maillons très présents, audacieux, articulés, façonnés artisanalement, polis avec soin pour rouler sous la main. Souples, sensuels, presque textiles, ils accompagnent le corps plus qu’ils ne l’ornent.
Toutes les collections emblématiques sont présentes dans l’exposition, des premières «chaînes» aux lignes Nudo ou Iconica. Le parcours est construit en cinq révolutions: le style, le savoir-faire, la couleur, l’image et les femmes. La couleur vue par Pomellato est une des transformations essentielles apportées par la marque. Les teintes deviennent acidulées, translucides. Les tailles des pierres se réduisent souvent aux cabochons mais aux cabochons carrés ou en coussin. Pour la première fois, la valeur d’une gemme ne dépend plus uniquement de sa rareté. La couleur prime sur le prestige. Une tourmaline vert menthe fera mieux l’affaire qu’une émeraude. Un quartz rose illuminera aussi bien qu’un saphir rose pâle. Toutes les pierres ne seront plus serties, nombreuses seront simplement collées, ce qui affolera le service après-vente avec le temps!

La force de l’image
Pomellato comprend très tôt qu’une maison ne se construit pas uniquement avec ses bijoux mais aussi par les images qu’elle raconte. À la fin des années 1960, c’est loin d’être une évidence. La plupart des campagnes publicitaires présentent encore les bijoux comme des objets précieux, photographiés avec solennité. Pour Pomellato, ce ne sont plus les bijoux qui sont les héros, mais bien les femmes qui les portent. Le premier à donner un visage à cette révolution est Gian Paolo Barbieri. Sa célèbre campagne «Le Gemelle» invente un univers. La maison raconte une «manière d’être». Suivront les plus grandes signatures mondiales de la photographie: Helmut Newton et sa sensualité qui n’a rien d’ornemental; Horst P. Horst qui apportera une élégance intemporelle; Lord Snowdon, mari de la princesse Margareth, et son sens du portrait psychologique; Herb Ritts qui ajoute une lumière sculpturale alors que Javier Vallhonrat et Michel Comte accompagnent l’évolution de la marque vers une esthétique plus contemporaine. La photographie participe à la construction d’un imaginaire qui influencera durablement la bijouterie et la joaillerie contemporaines.

Les années 1960-1970
Le Palais de Tokyo, institution consacrée à la création contemporaine, accueille moins une exposition patrimoniale qu’une réflexion sur les liens entre art, design, photographie et luxe. Les bijoux dialoguent avec les images, les archives et les films. Cette immersion rappelle combien Milan fut, dans les années 60 et 70, l’un des foyers de la création européenne. Le design italien, l’architecture, la mode et la photographie y progressaient de concert.
Près de soixante ans après sa création, la maison apparaît étonnamment actuelle. Non parce qu’elle aurait suivi les tendances, mais parce qu’elle avait compris, avant beaucoup d’autres, que le luxe ne se limiterait plus à l’objet. Voilà pourquoi Pomellato continue à séduire de nouvelles générations de femmes. En sortant du Palais de Tokyo, le visiteur gardera aussi en mémoire qu’à Milan, autour d’un café, quelques créateurs ont discrètement changé le visage de la bijouterie contemporaine.
Catherine De Vincenti
«Pomellato. Le Joaillier Révolutionnaire», exposition au Palais de Tokyo, Paris, du 24 juin au 20 juillet. Le catalogue va probablement être commercialisé en librairie.
Quelques personnalités du Milan 1960-1970:
Lucio Fontana, peintre et sculpteur italo-argentin. Mondialement célèbre pour ses toiles lacérées au cutter
Ugo Mulas, l’un des plus grands photographes italiens du XXe siècle
Salvatore Quasimodo, poète sicilien, prix Nobel de littérature 1959
Umberto Eco, romancier (Le nom de la rose), philosophe et spécialiste de la communication
Achille Castiglioni, designer industriel, créateur de lampes et de meubles iconiques (Arco, Toio, Taccia)
Ettore Sottsas, architecte et designer, fondateur du mouvement Memphis, a révolutionné le mobilier avec des formes géométriques et colorées.
Mariangela Melato, grande actrice de théâtre et de cinéma, populaire dans les années 70. Femme moderne, libre et cultivée.



