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Les rêveries de pierres de Roger Caillois

Qui se souvient encore de Roger Caillois? Écrivain humaniste, sociologue, critique littéraire, surréaliste «de passage» dans les années 1930, fin connaisseur de l’Amérique du Sud, co-fondateur du Collège de sociologie aux côtés de Georges Bataille et de Michel Leiris… De 1971 à 1978, en tant que membre de l’Académie française, il participa aux fameuses séances du Dictionnaire. Son éminent fauteuil, le numéro 3 – aujourd’hui déclaré vacant après le décès de Jean-Denis Bredin –, il l’avait cédé à Marguerite Yourcenar, première femme élue sous la Coupole. Mais qui, aujourd’hui, se rappelle encore de ces noms illustres? Bizarrement, ce sont les gemmologues…

Tout bon gemmologue, un tant soit peu passionné, doit avoir lu au moins deux ouvrages de Caillois: «Pierres», paru en 1966, consacré aux minéraux bruts et «L’écriture des pierres» (1970, également en poche), dans lequel il poursuit l’exploration de la relation entre l’Homme, la science et la rêverie dans le monde minéral. Ce dernier est illustré de belles photographies de minéraux bruts… Malheureusement, pour la plupart, en noir et blanc.

L’épée d’académicien de Roger Caillois

L’amoureux des cristaux que fut Roger Caillois a demandé à Jean Vendôme, en 1971, de réaliser son épée d’académicien. Leur passion commune pour les minéraux donna naissance à une épée hautement symbolique. Sur le pommeau, une moldavite tchécoslovaque (verre naturel) évoque les origines de l’épouse de Caillois; la tourmaline du Brésil sur la poignée, rappelle ses liens avec l’Amérique du Sud; cinq diamants figurent la Croix du Sud, en référence à la collection Gallimard qu’il dirigeait. La lame, évidée, forme un véritable «vitrail» de pierres fines (aigue-marine, quartz rutilé, etc.), jouant avec la lumière et la transparence. En 2020, l’École des Arts Joailliers à Paris, avait organisé une exposition passionnante consacrée à Jean Vendôme, où la célèbre épée de Caillois figurait parmi les pièces maîtresses (cf. Gold’Or 09/20).

Rêveries de pierres

L’exposition «Rêveries de pierres: Poésie et minéraux de Roger Caillois», organisée à l’École des Arts Joailliers à Paris en partenariat avec le Muséum national d’Histoire naturelle, a ouvert ses portes le 6 novembre 2025 et se tiendra jusqu’au 29 mars 2026. Elle présente près de 200 spécimens minéraux issus de la collection personnelle de Roger Caillois, grand poète de la pierre. Cette exposition propose un dialogue poétique et scientifique. Les pierres exposées sont accompagnées d’extraits des écrits de Caillois: notes, réflexions, descriptions de paysages ou d’images perçues dans les formations rocheuses. Ainsi, une agate peut évoquer un lagon, un jaspe un glacier, chaque minéral devient une page d’imaginaire.

Une invitation au rêve

Le commissaire de l’exposition, le professeur François Farges du Muséum, a conçu la scénographie pour favoriser la contemplation. Le visiteur est invité à regarder, à rêver, à lire: à faire l’expérience d’une «écriture visuelle», là où la nature a déjà tracé ses propres motifs. L’exposition est pensée pour un large public, qu’il s’agisse de professionnels de la joaillerie, d’amateurs de pierres ou de simples curieux. Au bout du compte, «Rêveries de pierres» est une invitation subtile à redécouvrir la matière brute, à réévaluer le rôle de la géologie et de la gemmologie dans notre imaginaire, et à célébrer le regard unique d’un écrivain qui savait faire naître des mondes entiers dans la figure d’une roche. C’est une passerelle entre le savoir technique, l’inspiration poétique et la mémoire minérale, une suggestion pour penser les pierres autrement que comme de simples objets de luxe.

Rivalité entre la nature et l’artiste?

«J’aime les pierres qui semblent raconter une histoire que personne n’a écrite», confiait Caillois dans «L’écriture des pierres». Sa vaste collection de cristaux formait, pour ce non-minéralogiste érudit, un véritable cabinet de rêveries, où chaque spécimen était classé non selon sa valeur mais selon son émotion visuelle: une silhouette, une symétrie improbable, un accident heureux. Il délaissait délibérément la pierre précieuse au profit de la «pierre expressive», celle où l’on devine une fêlure, une inclusion, une turbulence figée. Pour lui, la nature écrivait et signait son œuvre! Ainsi observait-il les paésines, ces marbres fracturés, comme autant de tableaux naturels où les veines esquissent des forêts, des ciels ou des ruines. Les pierres peignent sans pinceau!

Un univers en miniature

Là où certain polissent, lui contemple. Là où d’autres taillent, Caillois recherche le sens caché du hasard. Sous sa plume, une agate devient orageuse, une malachite se fait topographique, une labradorite soudain céleste. La minéralogie se change en paysage intérieur. Au fond, cette exposition est une petite leçon de vie: avant de chercher le fini, il faut regarder, sentir, rêver. L’écrivain voyait dans une géode non un simple minéral mais un univers en miniature.

On dit qu’avant de léguer sa collection au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, il avait coutume de manipuler ses pierres, le soir, comme d’autres caressent un chat. C’est peut-être le plus beau bijou de tous, le regard que l’on pose sur le monde avant de le transformer. Le vrai serait de regarder une pierre qui se tait…

Catherine De Vincenti

Info
Exposition: «Rêveries de pierres: Poésie et minéraux de Roger Caillois»: L’École des Arts Joailliers, Hôtel de Mercy-Argenteau, 16 bis boulevard Montmartre, 75009 Paris. Gratuit sur réservation sur www.lecolevancleefarpels.com; jusqu’au 29 mars 2026 / Publication nouvelle: «Pierres Anagogiques» par Roger Caillois, Editions Gallimard et l’École des Arts Joailliers, 320 pages (env. 49 €)

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