Traçabilité! Que ce soit pour la viande, les céréales, les compléments alimentaires, les diamants, les métaux précieux ou les ingrédients contenus dans votre lait pour le corps, le marketing n’a plus que ce mot à la bouche: tra-ça-bi-lité! Soudain, le doute s’installe! Peut-on réellement connaître l’origine d’un objet? Son âge? Son fabricant? La qualité de ses matériaux?
Dans l’univers du bijou et de l’orfèvrerie, cette préoccupation n’a rien de nouveau. Savez-vous que depuis plus de sept siècles, une petite marque presque invisible est frappée sur les objets en métal précieux, du plus imposant au plus minuscule, et qu’elle en dit bien plus que vous ne le croyez? Le poinçon, car c’est de lui qu’il s’agit, est l’une des plus anciennes formes de traçabilité de l’histoire du luxe.

Le poinçon: récent ou ancien?
Bien avant les certificats modernes, les expertises spectrométriques ou les bases de données numériques, l’Europe médiévale invente un système de contrôle d’une rare efficacité. Valable pour garantir l’honnêteté des artisans, la qualité des alliages, les poids et, également, la fiscalité des États. Dès le XIIIe siècle, plusieurs villes européennes mettent en place des marques garantissant la teneur en métaux précieux. L’or et l’argent sont alors des matériaux rares et recherchés. Les acheteurs doivent donc savoir sur quel pied danser lorsqu’ils les acquièrent. Le test de croquer une pièce de monnaie pour savoir si elle est en or ou en argent est loin d’être suffisant.

Paris et l’ordonnance de 1260
En France, certaines matières ainsi que les pierres précieuses ne pouvaient pas être achetées et/ou gardées par le commun des mortels. Elles étaient, alors, réservées à la noblesse ou à la Couronne. Ainsi, une ordonnance de 1260, attribuée à Saint-Louis (Louis IX, canonisé en 1297), imposait des règles strictes aux orfèvres. En premier lieu, ces derniers devaient travailler à la vue de chacun, dans une échoppe située au rez-de-chaussée, où leur labeur était visible et pouvait être inspecté par tous. La corporation contrôlait ses membres et les objets conformes recevaient une marque distinctive. Le principe était simple, celui qui fabrique doit pouvoir être identifié et celui qui achète doit être protégé. L’idée n’est pas seulement altruiste, mais également économique et politique. Garantir les métaux, c’est limiter les fraudes, préserver la monnaie et la stabilité des échanges. La «marque» devient progressivement une obligation puis une institution.

Au fil des siècles apparaîtront en France plusieurs catégories de poinçons: celui du maître orfèvre, celui de la communauté de métier, et, finalement, un des plus importants, celui du fisc qui garantit que l’impôt a été payé sur cette pièce. Quand il s’agit de récolter l’impôt, on peut faire confiance aux Français! Au XVIIIe siècle, la Ferme Générale et ses célèbres «fermiers généraux» perfectionnent encore le système. Leur zèle fiscal contribuera d’ailleurs à nourrir bien des rancœurs populaires. C’est la «Garantie française» (leur contrôle des métaux précieux) qui fait aujourd’hui la police et poinçonne pour les entreprises et les artisans.

L’Angleterre, la structuration d’un système
Dès le XIVe siècle, de l’autre côté de la Manche, sous le règne d’Edouard Ier, les ouvrages en or et en argent doivent être contrôlés avant leur mise sur le marché. C’est l’origine de ce qui deviendra le système des «Hallmarks» (signes distinctifs) britanniques encore utilisé de nos jours. Les «Assays Offices» (bureaux de contrôle) apposent leur marque. La plus connue vient de Londres et c’est le fameux «Léopard de Londres» qui devient un symbole officiel. Au fil des siècles, grâce à ce système toujours enrichi, on pourra lire à livre ouvert sur un objet ou un bijou. Marque du fabricant, marque du bureau de contrôle, indication du titre du métal puis, à partir du XVe siècle, s’y ajouteront les «lettres-dates» permettant de dater l’objet à l’année près. Les lettres de l’alphabet sont réalisées dans une certaine police de caractère et dans un cartouche (cadre) qui, d’un alphabet à l’autre, est modifié. Administrativement, on ne peut pas faire mieux! Quant à la commodité de ce poinçonnage, c’est autre chose.

L’Allemagne et l’Italie
Avant l’unification de l’Empire allemand en 1871, l’Allemagne est fragmentée en principautés et royaumes et les systèmes sont multiples. En 1888 apparaît le poinçon, bien connu de l’autre côté du Rhin, représentant une «couronne et un croissant de lune» encore utilisé de nos jours pour les ouvrages en métaux précieux.
L’Italie hérite d’une tradition extrêmement ancienne remontant aux cités marchandes de la Renaissance. Florence, Venise, Milan développent chacune leurs propres règles. L’unification italienne s’est officiellement réalisée en 1861 avec la proclamation du Royaume d’Italie, complétée en 1870 par l’annexion de Rome. C’est durant le XIXe siècle que le pays met progressivement en place un système national. Depuis le XXe siècle, chaque fabricant se voit attribuer un numéro d’identification associé aux deux lettres de sa province. Mais attention à la fraude, nombre de ces poinçons ont été copiés ainsi que le poinçonnage du titre du métal. Néanmoins, cette signature industrielle est à la fois claire, facile à interpréter et particulièrement efficace. Elle est répertoriée dans un épais «bottin» et maintenant sur Internet.

Et la Suisse dans tout cela?
La Suisse n’est pas à la traîne, rassurez-vous. Comme de nombreux autres pays, elle adopte un système structuré au XIXe siècle. Terre d’horlogerie et de joaillerie (Genève), la «tête de Saint-Bernard» est le poinçon officiel utilisé pour tous les métaux précieux et tous les titres. Toutes les boîtes de montres sont ainsi insculpées (gravées d’une marque de contrôle avec un poinçon spécial). Cherchez-la souvent entre ou sur les cornes ou les côtés de la boîte de montre. La tête de Saint-Bernard est devenu un poinçon symbole de la qualité helvétique bien au-delà de nos frontières. Chaque bijou ou objet en métal précieux doit également porter un poinçon de maître. L’un ne va pas sans celui du titre. Il s’agit souvent d’une ou de plusieurs initiales, parfois d’un motif. L’absence de poinçon de maître doit toujours attirer l’attention. Elle peut s’expliquer pour diverses raisons, mais mérite un examen plus approfondi de la pièce. Peut-être le «maître» n’a-t-il pas voulu être reconnu? Peut-être a-t-il réalisé la copie d’une pièce originale? Son client ne veut pas que la pièce puisse être reconnue comme helvétique? Une mise à taille du corps de bague ou un polissage un peu vif a fait «sauter» le poinçon?

N’oubliez jamais que le poinçon de maître garantit le titre de l’objet. Et souvenez-vous que les poinçons doivent toujours être lisibles. Les «bureaux du contrôle des métaux précieux» présents dans six villes de Suisse (auparavant dix-neuf!) effectuent régulièrement des contrôles inopinés dans les bijouteries, aux frontières ou à la demande de particuliers.
Dans un monde où la traçabilité est devenue un argument commercial majeur, les orfèvres du Moyen Âge avaient déjà compris l’essentiel: la confiance se construit par la transparence!
Catherine De Vincenti


