Tout le monde cite ses statistiques, beaucoup relaient ses communiqués. On connaît moins les autres visages de la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH). Son assemblée générale du 25 juin offre une plongée dans les facettes plurielles, mais moins connues de la faîtière: diplomate, policière, vigie technique et fédératrice. Avec les éclairages de son président, Yves Bugmann.
Le 25 juin, la FH réunissait ses membres à l’Hôtel des Bergues, à Genève, pour son assemblée générale, où a été présenté le rapport d’activités 2025. Une année dont la branche connaît déjà les chiffres: les exportations horlogères suisses ont connu une deuxième année consécutive de repli (-1,7% par rapport à 2024), à hauteur de 25,6 milliards de francs. Si les segments de prix les plus élevés ont continué d’afficher une demande soutenue, la majorité des produits a toutefois enregistré une baisse. Mais derrière la conjoncture, le document déroule l’étendue du travail de la faîtière: études de marché, statistiques, promotion du Swiss made avec l’exposition watch.swiss en Inde, refonte de la communication. Petit tour d’horizon en quatre facettes.
La diplomate
Première facette, la plus exposée en 2025: la diplomatie commerciale. Dès l’annonce des droits de douane «réciproques» américains en avril (surtaxe passée à 39% en août), la FH a mis sur pied une task force pour soutenir ses membres: newsletters dédiées, webinaires, FAQ sur l’extranet, réponses individualisées. En coulisses, la faîtière a multiplié les échanges avec le SECO et participé à la table ronde des branches exportatrices du conseiller fédéral Guy Parmelin. Avec une lucidité assumée sur son rôle: «Ce n’est pas nous directement qui avons des leviers. Nous discutons avec les autorités suisses, surtout avec le SECO, qui négocie avec les États-Unis», précise Yves Bugmann, qui reconnaît que, « pour des raisons tactiques », la branche ne dispose pas de tous les détails des négociations. Sur l’issue du dossier, le président se garde de tout pronostic chiffré, tout en dessinant un couloir: «C’est difficile d’avoir quelque chose en dessous de dix pour cent. On est plus autour de quinze.»

La diplomatie horlogère se joue aussi ailleurs. L’accord de libre-échange avec l’Inde, entré en vigueur le 1er octobre 2025 après seize ans de négociations, démantèle progressivement des droits de douane de 20 pour cent: «La première échéance a déjà eu lieu. Ça descend continuellement jusqu’à zéro», se réjouit le président, qui a toutefois remis aux autorités indiennes un mémorandum contre le plafonnement des prix et la taxe sur les produits de luxe. L’accord prévoit aussi un renforcement significatif de la protection des droits de propriété intellectuelle, en particulier en matière d’indications géographiques. Quant à l’accord avec le Mercosur, signé en septembre 2025, mais fraîchement rejeté par le Conseil national, il n’est pas enterré: «Le dernier mot n’est pas encore dit.»
La policière
Deuxième facette, plus musclée: la lutte anticontrefaçon. Les chiffres 2025 donnent le vertige: 3672 saisies traitées, 221 961 pièces interceptées. En octobre 2025, la FH organisait l’une des plus importantes destructions jamais organisées: 1,5 tonne de fausses montres suisses (quelque 7500 pièces) broyées. Sur la toile, la Cellule Internet a battu son record en obtenant le retrait de plus de 1,3 million d’annonces proposant des contrefaçons sur les principales plateformes dans 42 pays, pour une valeur dépassant 260 millions de dollars. Une équipe de cinq personnes seulement, mais largement automatisée: «On utilise l’IA pour la reconnaissance et la comparaison d’images. On va l’implémenter encore beaucoup plus à l’avenir. Ça peut être un outil très performant pour la lutte anticontrefaçon», détaille Yves Bugmann.

Reste un angle mort, que le président ne cache pas: les copies qui reprennent tous les codes esthétiques sans apposer de logo. «C’est clairement plus difficile. Ce n’est pas un problème de marque, c’est le design. Certains modifient un petit peu le design pour échapper à la vigilance des plateformes.» Quand celles-ci ne jouent pas le jeu, il faut attaquer le fabricant, souvent en Chine: «Vous devez vous lancer dans une procédure civile longue et coûteuse.» La FH mise aussi sur la prévention en formant les autorités: 38 sessions dans 21 pays en 2025, touchant plus de 1700 douaniers et policiers.
La vigie technique
Troisième facette, la plus discrète et peut-être la plus précieuse pour les ateliers: la veille réglementaire et normative. Qui sait que la FH a demandé à Bruxelles, au vu des quantités infimes utilisées et de l’absence de risque d’exposition environnementale, une exemption des PFAS pour les épilames et lubrifiants horlogers? Aucune alternative sans substances per- et polyfluoroalkylées ne garantit aujourd’hui que le lubrifiant reste dans la zone de frottement (condition de la précision des mouvements). Dans la même veine, un consortium international dont la FH accompagne les activités a obtenu le prolongement de deux dérogations européennes pour le plomb dans les aciers et les alliages cuivreux, navigué entre des exigences contradictoires sur les batteries et fait inscrire l’acier de Damas parmi les matières non disponibles en Suisse, donc exclues du calcul Swissness.

Côté normes, la FH préside le comité ISO/TC 114 – Horlogerie, dont elle a organisé le congrès mondial en mai 2025 à Zhangzhou, en Chine, terre de composants horlogers. Et les chantiers NIHS s’étoffent (la responsabilité d’élaborer, de réviser, d’éditer et de diffuser les normes de l’industrie horlogère suisse est également confiée à la FH): analyse du cycle de vie, résistance au magnétisme, bracelets en matière souple, code de conduite fournisseurs. Dix-sept groupes de travail au total.
La fédératrice
Dernière facette, la plus récente: face à l’inflation des règlements en matière de responsabilité sociétale, la FH a créé en 2025 un groupe de travail dédié à la durabilité, à la demande de ses membres. Lesquels? «C’est assez disparate. Il y a des représentants de la sous-traitance, des plus petites marques, mais aussi des très grandes», répond Yves Bugmann. Le sujet touche un nerf sensible de la filière: les exigences ESG des marques ruissellent déjà vers l’amont. «C’est clair que les sous-traitants doivent fournir des données à leurs clients. C’est aussi quelque chose qu’on aimerait harmoniser, sur une base purement volontaire, pour simplifier la vie des sous-traitants, mais aussi des marques. Si on arrive à avoir un questionnaire ou un système uniformisé, ça va bénéficier à tout le monde.» Concrètement? Un guide, des recommandations, un document de référence plutôt qu’une obligation. Avec une ambition affichée: «Positionner notre produit, la montre, comme un produit durable. Ce message qu’on donne aussi aux consommateurs est important.»
Pour clore son assemblée générale, la FH avait invité un homme qui connaît Washington de l’intérieur: Jacques Pitteloud, ambassadeur de Suisse aux États-Unis de 2019 à 2024, aujourd’hui chef de la Mission suisse auprès de l’OTAN. Le titre de sa conférence sonnait comme un aveu d’époque: «Comment naviguer dans un ordre international en phase d’autodestruction». Yves Bugmann, lui, veut croire à une accalmie: «On espère un peu plus de stabilité.» L’histoire plaide pour lui: voilà 150 ans que la faîtière et l’industrie qu’elle représente traversent les tempêtes… Et 150 ans qu’elles en reviennent.
Nicole Kate
Photo en haut: Yves Bugmann, président de la FH, a présidé cette assemblée générale, tenue à l’occasion des 150 ans de l’association. Photo: FH



