C’est en s’éloignant des grandes capitales de la joaillerie et avec l’aide des réseaux sociaux que, parfois, on a la chance de découvrir des créateurs dont le vocabulaire n’appartient qu’à eux. Installé à Olbia, en Sardaigne, Corrado Giuspino construit depuis 2008 une joaillerie de pièces uniques où géométrie, couleurs et matières dialoguent avec les influences assumées de l’Art déco et de l’Orient.
Son parcours n’avait pourtant rien d’un itinéraire joaillier classique. Formé à l’Accademia di Costume e di Moda de Rome, il travaille d’abord comme fashion designer entre Milan et Londres, s’intéressant également au design d’intérieur. La mode, l’architecture et le costume vont nourrir son regard sur les volumes et les proportions. En 2012, il confie à «Arketipo» (revue italienne spécialisée dans l’architecture et l’ingénierie de la construction) que les couleurs de sa Sardaigne natale ont largement contribué à former sa sensibilité.
Il commence à dessiner des bijoux en 2008. Un voyage en Chine joue alors un rôle qui sera déterminant. Sa mère souhaite qu’il lui rapporte de «l’Empire du Milieu» un sautoir de grosses perles. En faisant ses recherches, il découvre un univers de matières et de couleurs qui va durablement influencer son travail. Perles, jades, laques, onyx et pierres précieuses ou fines deviennent autant de matériaux avec lesquels il compose. À la même époque, il quitte Milan et retourne vivre et travailler en Sardaigne.

L’intuition d’Inge Feltrinelli
La Costa Smeralda devient la première vitrine de ses créations. C’est là qu’Inge Feltrinelli, grande figure de l’édition et de la vie culturelle italienne, repère son travail. Elle-même photographe, elle est connue pour son regard sur les artistes. En décembre 2008, elle lui ouvre les portes d’un important événement à Milan et expose ensuite ses pièces uniques dans sa galerie «LeFel», consacrée à l’art et au design. L’effet est plus que convaincant. De retour à Olbia, Giuspino raconte avoir envoyé quelque 400 courriels à des magazines internationaux. Quatre lui répondent: «Grazia UK», puis «Vogue», «Elle» et «Vanity Fair». Une manière assez directe de construire une carrière internationale!
En 2013, «La Nuova Sardegna» rapporte que ses bijoux sont déjà publiés par «Vogue», «Elle», «Marie Claire» et «Madame». «Vogue Russia» lui consacre alors un important reportage photographique aux côtés de Chanel, Chopard et De Grisogono. Sa réputation dépasse désormais largement les frontières de la Costa Smeralda.

Une architecture de couleurs
Chez Giuspino, l’Art déco n’est pas une reproduction historique mais une véritable grammaire. Des lignes nettes, symétriques, géométriques et des volumes. Son travail est nourri par les années 1920, 1930 et 1940 ainsi que par ses voyages en Asie. «National Jeweler» relève, dès 2013, l’importance du jade, des perles et de la turquoise dans ses créations, tandis que «Vogue España», en 2014, souligne ses références à l’Art déco, à l’Orient et à l’architecture.
La couleur constitue toutefois le véritable point de départ de ses pièces joaillières. Dans son entretien avec «Arketipo», Giuspino explique que les pierres l’intéressent d’abord pour leurs possibilités chromatiques. Il affectionne particulièrement le gris, qu’il utilise comme une sorte de toile de fond permettant aux autres couleurs de mieux vibrer. D’où son goût pour l’argent bruni et les métaux volontairement moins éclatants.

Le jade, sa pierre favorite
Cette recherche explique aussi l’emploi récurrent du jade (jadéite), qui apparaît comme l’un des fils rouges de son œuvre. «National Jeweler» présentait en 2015 des boucles d’oreilles en jade sculpté montées sur or noir et diamants, une bague cabochon de jade en or jaune et des boucles associant jade et opale boulder. Le jade n’est cependant qu’une des composantes de son langage coloré beaucoup plus vaste: or, argent, diamants, rubis, saphirs, onyx, corail, opales et pierres de couleur entrent dans des compositions où la matière précieuse est souvent mise au service de la forme plutôt que l’inverse.

Une fois, et pas deux
La notion de pièce unique est essentielle pour Giuspino. Ses bijoux sont conçus comme des objets autonomes, destinés à être portés mais aussi regardés. En 2019, «Costa Smeralda» indique que le créateur travaille entre son laboratoire d’Olbia et Valenza, où sont réalisées une partie des finitions. Il reste ainsi attaché à une fabrication artisanale italienne.
De la Sardaigne à New York, Milan, Berlin, Hambourg, Monaco, Capri ou Istanbul, ses créations ont trouvé leur public sans que Giuspino ne transforme son nom en marque industrielle. Son parcours demeure celui d’un créateur indépendant, travaillant en séries très limitées et privilégiant les pièces uniques.

La Sardaigne lui apporte la lumière et les couleurs; ses voyages en Orient, les pierres et les matières; l’Art déco, la structure. Entre les trois, Corrado Giuspino a construit une joaillerie immédiatement identifiable, à la fois sculpturale, colorée et résolument personnelle.
Catherine De Vincenti
corradogiuspino.net
Instagram: corradogiuspino


