Le Prix Gaïa a ses trois lauréats. Et, depuis 2019, un boursier. Huit noms en huit ans, annoncés chaque septembre. Comment cette bourse fonctionne-t-elle, qu’apporte-t-elle, qu’engage-t-elle? Réponses de Régis Huguenin-Dumittan, conservateur-directeur du MIH, d’anciens boursiers et de la lauréate 2026.
Horizon Gaïa est une bourse d’encouragement destinée à la relève dans les trois domaines de prédilection du Prix Gaïa: artisanat-création, histoire-recherche et esprit d’entreprise. Elle finance tout ou partie d’un projet individuel et existe grâce à l’apport financier de la Fondation Watch Academy. «Le jury délibère de manière collégiale, sans grille de critères, et peut solliciter des experts si besoin. C’est très ouvert, on n’influence pas un ou l’autre des domaines. C’est vraiment une discussion sur la pertinence», explique Régis Huguenin. Les dossiers sont de nature si différente qu’il faut comparer autre chose que la qualité des projets uniquement: «Les potentiels des lauréats, leurs intentions futures, ce que la bourse peut leur rapporter à l’avenir». Le montant, lui, n’est pas fixe. Il est calculé en fonction des besoins (durée de réalisation, matériel, nombre de personnes impliquées) et doit permettre de financer plusieurs mois de travail. Le musée reçoit une poignée de dossiers par an.

Trois portes d’entrée
Étienne Curtil, boursier 2023, était stagiaire au MIH quand il a appris l’existence de la bourse. Le projet, un concept d’exposition sur la thermodynamique et la quête du mouvement perpétuel, est venu après. Baptiste Tognet-Bruchet, boursier 2024, sortait de son master d’histoire à Neuchâtel: «Sans le soutien de la bourse, je n’aurais même pas forcément osé émettre l’idée de ce projet.» Wandrille Bonnin et Hector Burel, lauréats 2025, avaient au contraire tout conçu avant de candidater (augmentation d’une machine de contrôle optique SIP en commande numérique). «On avait fait tout le travail qui ne nécessitait pas d’argent.» Ce qu’ils cherchaient, c’était des moyens et un réseau; les conseils, ils étaient allés les chercher eux-mêmes, «de Vianney Halter à des personnes beaucoup moins connues».
Le musée vise les alumnis récents des écoles professionnelles et horlogères. Son conservateur constate une tendance: «On a globalement un peu moins de projets techniques par rapport à des projets qui sont plus de sciences humaines et sociales.» Il avance plusieurs explications sans trancher: une meilleure employabilité des diplômés techniques, une pratique du dossier plus exercée en sciences humaines, la difficulté de concevoir un développement technique de manière individuelle plutôt qu’une recherche historique.
Le règlement mentionne les ressources que le candidat attend du MIH et les retombées du projet pour le musée. Régis Huguenin l’assume: «La bourse étant remise par le MIH, c’est assez logique que les projets tournent autour de la valorisation de ses ressources. L’intérêt pour le musée, c’est aussi de favoriser l’utilisation des ressources qui sont à disposition du public.» Sur huit boursiers, six relèvent de l’histoire-recherche et plusieurs ont travaillé sur les collections ou les fonds de La Chaux-de-Fonds. Pendant l’année, le boursier fait le point avec la direction et présente son travail devant le jury à la fin. Une condition vaut pour tous: rendre la démarche accessible au public. «Le financement et la bourse ne servent pas à ce que quelqu’un développe un avantage compétitif par rapport aux autres. C’est plutôt le partage d’une démarche.»

Une carte de visite avant un chèque
Les boursiers sont unanimes: le financement n’est pas l’essentiel, même s’il reste important. Pour Baptiste Tognet-Bruchet, la bourse a financé l’entièreté du projet (déplacements, matériel, logiciels). Mais l’attente première était ailleurs: «Pouvoir montrer de quoi j’étais capable. Le réseau est venu «dans un second temps, parce que la bourse est aussi synonyme de confiance». Il a ensuite décroché un poste au Musée d’art et d’histoire de Genève, puis un poste d’archiviste dans une manufacture. Étienne Curtil, aujourd’hui médiateur scientifique en France, parle d’une expérience «déterminante», qui «a bien pesé» à l’embauche. Wandrille Bonnin est plus mesuré: ni élan médiatique ni «game changer» financier. Le vrai tournant a été d’avoir à défendre l’utilité du projet, ce qui a transformé une démarche personnelle en démarche de partage; ce projet a pris une tournure open source sous l’impulsion de la bourse. Leur machine, convertible en pointeuse, en contrôle optique ou en commande numérique, leur a permis de livrer plus de 600 pièces. Ils l’ont amortie en deux mois d’activité. Le conservateur résume: «Ce sont ceux qui se seront un peu mouillés pour se distinguer qui vont ensuite être repérés.»
La bourse finance au maximum une année; les projets, eux, ne s’arrêtent pas à cette échéance. Le concept d’exposition d’Étienne Curtil n’a jamais été réalisé (la programmation du musée était alors fixée jusqu’en 2027), mais il figure toujours sur la liste des expositions potentielles. Le site open source de Wandrille Bonnin et Hector Burel est en ligne depuis l’été. «On savait qu’on visait un public de niche, mais on a des visiteurs toutes les semaines et des retours positifs. Le site donne accès à un contenu jusque-là inexistant sur Internet.» Un horloger indépendant est déjà venu les voir pour transformer sa propre machine. Le guide d’archives de Baptiste Tognet-Bruchet, achevé en juin, obtient toujours des visites régulières et, comme convenu, a été cédé au MIH et au centre d’études L’Homme et le Temps. Quant à la restauration d’une horloge astronomique par Zoé Snijders en 2020, le musée a demandé une publication puis financé une tablette interactive à côté de l’objet. L’après dépend de chacun. Et de ce qui était convenu au départ.

Une entreprise parmi les boursiers
Le 17 septembre, Aurélie Sené et Clément Thomas ont recu la bourse 2026 pour Lycosa, une montre robuste destinée aux sports de montagne ainsi qu’aux activités urbaines: acier 316L, silicone, et, à terme, un insert en fibres de carbone recyclées chassé sur la lunette. La bourse a d’ailleurs mené à la création de l’entreprise. Le projet revendique des partenaires locaux avec plus de 80 pour cent de la production qui est suisse, une dimension d’insertion sociale, via des ateliers socioprofessionnels et des écoles techniques, ainsi que l’exploration de nouveaux matériaux. Le couple est en train de constituer une SA: une première production de 300 pièces, financée sur leurs économies, doit être commercialisée cet automne, sans l’insert en carbone, réservé à une version future. La bourse servira à finaliser ce prototype. Mais Aurélie Sené en attend surtout une reconnaissance: «On peut travailler sur un schéma différent de l’économie horlogère, avec d’autres types de profils, d’autres visions de l’horlogerie, et être tout de même reconnus par notre travail et notre implication.» Les livrables, un prototype, une documentation sur les matériaux responsables, une présentation publique: ils les ont définis eux-mêmes. Le mot boursier change ici de sens. Régis Huguenin en convient: «Il y a du social et du partage, mais on est quand même sur une démarche commerciale. C’est une première qu’un projet relève de la catégorie Esprit d’entreprise pour la bourse Gaïa. On verra ce que ça amène.»
Anatomie faite, l’essentiel tient entre trois à huit dossiers par an, pour une bourse qui rémunère plusieurs mois de travail et ouvre les portes du musée. Reste le conseil d’Étienne Curtil à qui hésiterait à candidater: «Il n’y a rien à perdre, tout est à gagner.»
Nicole Kate


