À mesure que le luxe se dématérialise, se financiarise et s’accélère, le salon GemGenève, qui célèbrera en mai sa dixième édition, emprunte un chemin de traverse pour revenir à l’essentiel grâce à une prodigieuse exposition intitulée «Façonner la matière, sublimer». Remonter au Big Bang: ce moment où rien n’est encore précieux, où rien n’existe tout à fait, où tout résiste encore. Quand commence la confrontation de la main avec la matière…
Tailler, polir, graver, ciseler. Derrière ces verbes que l’on récite un peu comme une litanie patrimoniale, il y a d’abord un bras de fer: celui de la main avec la matière. Pour les artisans du bijou, depuis l’Antiquité, cette rencontre luxueuse se fait toujours un peu dans la douleur, car aucune erreur n’y est admise. À ce stade, le luxe n’a rien de spectaculaire: il est affaire d’opposition, de répétition, d’obstination.
Une invitée de choix: la Fondation Baur
Le salon nous a habitués à des expositions remarquables: de Fabergé, en passant par les perles ou les opales, jusqu’à la plus récente «Art Déco: A Legacy of Timeless Elegance». Néanmoins, celle qui s’ouvrira du 7 au 10 mai, au cœur du salon, regorge de bien des promesses.
Fermée pour rénovation depuis août 2025, la genevoise «Fondation Baur, Musée des Arts d’Extrême-Orient» (notre musée Guimet à nous) a accepté l’invitation de Mathieu Dequeuquelaire, directeur de GemGenève, à présenter une quarantaine de pièces issues de ses collections. Un petit échantillon des quelque 9000 objets réunis par le collectionneur suisse Alfred Baur (1865–1951). Ce dernier avait fait fortune, à Ceylan, dans le commerce des engrais puis des plantations de thé. De retour en Suisse, en 1906, il installe, dans son hôtel particulier genevois, l’une des plus remarquables collections européennes d’art de Chine et du Japon: jades, céramiques, laques, estampes, netsuke, ornements de sabre. Amoureux des gemmes, si vous n’avez jamais visité le musée et sa fabuleuse collection de jade, ce sera l’occasion d’admirer quelques objets exceptionnels en jadéite et en néphrite.

Pauline d’Abrigeon, conservatrice à la Fondation Baur et commissaire d’exposition, nous en dit un peu plus sur les pièces choisies pour GemGenève: «Façonner la matière, sublimer» est l’opportunité de présenter des œuvres exceptionnelles produites dans les ateliers impériaux, révélatrices du goût, au XVIIIe siècle, de l’empereur Qianlong pour les jades blancs translucides et la culture lettrée. Un bol d’une extrême finesse orné sur toute sa surface de motifs floraux est un parfait exemple du savoir-faire de ces ateliers, de même qu’un pot à pinceaux, taillé dans un seul bloc de jade, et dont le décor nous invite, comme dans une peinture, à une promenade dans le jardin du lettré et calligraphe chinois Wang Xizhi.
Une exposition collaborative
Une exposition de ce calibre ne peut s’inscrire que dans une dynamique collaborative réunissant plusieurs institutions culturelles et des collectionneurs privés. Outre la Fondation Baur, il faut remercier le Musée d’art et d’histoire de Genève, institution majeure du paysage culturel helvétique, le Muséum d’histoire naturelle de Genève ainsi que les exposants avec lesquels vous pourrez dialoguer sur le salon, soit Färber Collection, Nicolas Torroni et Ernst Färber, qui figurent parmi les prêteurs.

L’atelier au salon
C’est désormais une tradition de GemGenève d’inviter des écoles de joaillerie suisses et étrangères et certains ateliers spécialisés pour mettre le geste au cœur du spectacle. Cette année, le sculpteur lapidaire «Hervé Obligi», y déploiera son savoir-faire. À ses côtés, restaurateurs et artisans révèleront les secrets de matières que l’on croyait bien connaître. Corail, ivoire, écaille, ambre: autant de matières organiques fascinantes qui peuvent paraître parfois un peu problématiques. Mais l’histoire de l’art décoratif est aussi celle d’une exploitation du vivant, aujourd’hui strictement encadrée. GemGenève n’élude pas la question mais préfère, avec élégance, la pédagogie à la confrontation.
L’éloignement du modèle classique
Depuis sa première édition, GemGenève s’est éloigné du modèle classique du salon professionnel grâce à des conférences, partenariats académiques, soutiens aux jeunes créateurs et, enfin, expositions thématiques. Désormais, «plagié» par plusieurs salons européens, il reste le plus convivial et il le doit à ses créateurs Ronny Totah et Thomas Färber. C’est un lieu où l’on ne se contente plus d’acheter ou de vendre, mais où l’on apprend, où l’on contextualise, où l’on raconte.
Cette quête de sens est-elle une réponse sincère aux mutations du secteur, ou une certaine forme de narration du luxe? Sans doute un peu des deux. Mais, après tout, le bijou lui-même n’est-il pas, depuis toujours, un récit, celui que l’on choisit de croire en regardant une pierre et un croquis, promesse d’une création unique.
Catherine De Vincenti
Photo: Ce pot à pinceaux dont le décor est taillé, en relief, dans de la néphrite vert foncé, fera partie de la quarantaine de pièces exposées à GemGenève. Il représente la réunion des Sages au pavillon des Orchidées. Photo: Fondation Baur, Musée des Arts d’Extrême-Orient, Genève. Photo: Marian Gérard
N’hésitez pas à suivre le vaste planning de conférences et de tables rondes qui aura lieu à Genève (gemgeneve.com/programme) ainsi que celui concernant les métiers d’art . Et pour s’enregistrer: gemgeneve.mybadgeonline.com
Voir aussi: Gold’Or 01/15, Invitations au voyages et Gold’Or 01/17 – Jade, de Taïpei à Paris, la pierre impériale
Alfred Baur

Alfred Baur, né à Genève en 1865, construit sa fortune à Ceylan, dans le sillage du commerce colonial. Il y fonde à la fin du XIXe siècle une entreprise prospère. C’est là, précisément, que naît son goût pour l’Extrême-Orient. Une imprégnation progressive, nourrie par les circulations commerciales, les objets rencontrés, et ce contexte où l’Asie est à la fois proche et fantasmée. De retour à Genève en 1906, Baur commence à collectionner avec méthode. Il cherche la justesse: des pièces souvent exceptionnelles, acquises avec l’aide décisive de l’expert japonais Tomita Kumasaku, qui affine son regard et structure ses acquisitions. Pendant plus de quarante ans, il compose ainsi un ensemble d’une rare cohérence. À sa mort, en 1951, la collection compte déjà plusieurs milliers de pièces. Elle en rassemble aujourd’hui près de 9000, conservées dans l’hôtel particulier genevois qu’il avait lui-même acquis en pensant à leur devenir.
Hervé Obligi



