Dans le précédent numéro, nous avons suivi le fil de l’histoire des poinçons de Saint-Louis aux Assays Offices britanniques, en passant par les grands systèmes européens. Mais le voyage ne s’arrête pas aux frontières de l’Occident. De Stockholm au Caire, de Saint-Pétersbourg à Genève, ces minuscules marques apposées sur un bijou continuent de raconter son origine, son fabricant, son titre, son époque et, dans certains cas, les bouleversements politiques qui ont marqué son histoire.
Combien faudrait-il d’encyclopédies pour répertorier les poinçons du monde entier? Du plus petit État au plus vaste empire, les poinçons retracent de nombreuses histoires avec ou sans grand H, des changements de régimes, des révolutions. Ils sont la mémoire vivante d’artisans célèbres ou oubliés qui portent à tout jamais le qualificatif de «maîtres».
Le Tardy, comme on dit le Larousse

En 1901, le Français Henri Ermelie Lengellé (1869-1928) a eu cette ambition un peu folle et l’a réalisée. Il commence naturellement par les si nombreux poinçons français avant d’élargir progressivement son travail aux pays voisins, puis au reste du monde. Après plus d’un siècle, le Tardy demeure le livre de référence pour les experts, les antiquaires et les commissaires-priseurs. Malgré Internet et les bases de données en ligne, ce véritable dictionnaire des poinçons de garantie et, parfois de maître, reste un outil de travail irremplaçable.
Curieusement, Henri Lengellé n’a pas donné son nom à son travail. Il a opté pour le nom de jeune fille de sa femme, Tardy, qui est à la fois son pseudonyme et le nom de sa maison d’édition. Reprise par son fils, puis par son petit-fils Maurice Lengellé, celle-ci poursuivra le développement d’une impressionnante collection d’ouvrages consacrés à l’horlogerie, à l’orfèvrerie, aux poinçons et aux marques anciennes.

Les trois couronnes du royaume de Suède
Depuis le XVIIIe siècle, les ouvrages contrôlés en Suède portent les célèbres trois couronnes, emblème du royaume. À leurs côtés figurent généralement le poinçon de maître, une lettre permettant de dater la pièce, la marque de la ville de contrôle et, sur les ouvrages en argent, la lettre S pour silver. Un système remarquablement lisible.
Le kokochnik raconte la Russie
Jusqu’au début du XXe siècle, les métaux précieux n’y sont pas exprimés en millièmes mais en zolotniks, une ancienne unité de poids héritée de la Russie impériale. Le système repose sur une échelle de 96 zolotniks, correspondant à la pureté maximale du métal, soit 1000 millièmes. La conversion devient alors assez simple: 72 zolotniks correspondent à 750 millièmes ou 18 carats. Le titre de 14 carats, encore très répandu de nos jours, équivaut à 56 zolotniks ou 585 millièmes. Les ouvrages en argent utilisent la même unité de mesure et on trouve fréquemment le chiffre 84 correspondant à 875 millièmes, un titre longtemps privilégié par les grands orfèvres russes.
En 1899 apparaît le profil d’une femme coiffée d’un kokochnik, coiffe traditionnelle russe. Après la révolution, il disparaît au profit de symboles soviétiques: l’étoile ornée de la faucille et du marteau. Néanmoins, le kokochnik renaît officiellement après la chute de l’URSS.

L’Égypte, un héritage britannique à l’accent oriental
Dans plusieurs anciens protectorats et territoires placés sous administration anglaise, les principes des Assays Offices ont largement inspiré l’organisation administrative. Les principes sont identiques à ceux des Britanniques. En revanche, les poinçons restent profondément égyptiens et en langue arabe. Le poinçon officiel de l’État est, aujourd’hui, représenté par un ibis stylisé. L’or est exprimé en carat en «chiffres (véritablement) arabes» ainsi que le code de datation. Ce modèle administratif inspirera également de nombreux pays du Golfe dont Dubaï, devenu l’une des grandes places mondiales du négoce de l’or.

Le poinçon de maître, une véritable signature
Le poinçon de garantie indique la qualité du métal. Le poinçon de maître raconte une toute autre histoire, celle de l’artisan, de la maison et/ou de la marque qui a fabriqué l’objet. En Suisse comme en France, ces marques enregistrées permettent souvent d’identifier un atelier, d’attribuer un bijou et parfois de déceler une copie. Il est fréquent de trouver, dans les années 80 et 90, un bijou qui est signé Cartier, mais avec un poinçon italien. Et ça n’était pas l’unique marque à faire travailler des grossistes ou des ateliers étrangers.

Poinçonnage intérieur ou extérieur
Une ou deux petites choses qu’il est bon de connaître. En Suisse, les poinçons, sur une bague, sont frappés à l’intérieur du corps de bague. En France, ils le sont à l’extérieur et seront pratiquement toujours usés par le port du bijou et parfois ils en deviennent illisibles. Tous les bijoux doivent être poinçonnés de titre et de maître. Même sur une minuscule paire de boucles d’oreilles. Souvent ce sont les tiges qui en souffrent! Les aiguilles des systèmes de broches ne sont fréquemment pas du même métal que le bijou en lui-même (aiguille en or gris ou en platine sur bijou en or jaune). Les deux parties de l’objet seront poinçonnées individuellement. En France, c’est généralement le bureau de la garantie qui poinçonne et non l’artisan. Les fonctionnaires sont moins pointilleux et le poinçon est parfois appliqué avec force au dos d’une médaille unie-polie et marquent le bijou des deux côtés.
Sept siècles après son apparition, le poinçon demeure certainement le plus petit document d’identité jamais inventé. Les quelques dixièmes de millimètre gravés dans le métal suffisent aujourd’hui encore à raconter le voyage d’un bijou à travers le temps.

Erratum pour l’article sur les poinçons dans Gold’Or 5/26
J’ai laissé passer une erreur impardonnable dans la légende consacrée au poinçon officiel suisse à la tête de Saint-Bernard. J’y écrivais que le «X» figurant sur le dessin du poinçon était remplacé par le titre de l’ouvrage. C’est faux, bien sûr! En réalité, cet emplacement est occupé par la lettre identifiant le Bureau de contrôle des métaux précieux ayant procédé au contrôle officiel et au poinçonnage. Je présente toutes mes excuses aux lecteurs.
Catherine De Vincenti
«Poinçons d’or et de platine», Tardy – Les nombreuses éditions sont épuisées, tentez de trouver des exemplaires de seconde main. Les prix peuvent être assez élevés.
researchjewel.com – Base de données évolutive, conviviale et simple d’utilisation dédiée aux poinçons de maîtres. Créée par l’historienne de l’art et curatrice Vanessa Cron, ce qui est un gage de sérieux.
Prezius – Alléluia! Les poinçons de maître suisses sont enfin consultables gratuitement dans «Prezius Info», le registre électronique officiel du Contrôle fédéral des métaux précieux. Une simple recherche permet désormais d’identifier le titulaire d’un poinçon enregistré en Suisse.


