Après plusieurs années de retrait, Gilles Robert revient à l’horlogerie avec «Le Temps Opposé», une création brevetée fondée sur un ancien calibre familial. Ancré dans la mémoire industrielle de Fontainemelon et nourri par une généalogie revendiquée de onze générations, ce retour mobilise l’héritage horloger non comme un simple décor narratif, mais comme point de départ du discours et du geste créatif. Une question centrale s’impose alors: comment activer aujourd’hui un tel héritage, comme continuité réelle ou comme cadre symbolique suffisant pour soutenir une création contemporaine?
C’est par le geste d’un seul individu que l’exercice s’opère. Avec «Le Temps Opposé», et plus largement une série de pièces uniques déclinées dans un même format autour d’un calibre commun issu de Fontainemelon, Gilles Robert, onzième de la lignée, ne cherche pas à relancer une production, mais à inscrire son travail dans un héritage familial. «Non seulement je revendique cet héritage, mais je l’assume. J’ai hérité d’une expérience et d’une vision du temps transmises sur onze générations, mais aussi d’une responsabilité», annonce-t-il.
La légitimité revendiquée repose ici moins sur des éléments immédiatement identifiables pour un observateur extérieur que sur une reconnaissance implicite, qui suppose d’en accepter les fondements. Le recours exclusif à des mouvements anciens conçus par ses aïeux place néanmoins d’emblée le projet hors des logiques industrielles actuelles. Revenir à l’horlogerie dans ces conditions ne pose pas seulement la question d’une continuité technique, mais celle de la manière dont un héritage peut être saisi, reconstruit et réinterprété. «Cet héritage est en grande partie non dit, non écrit. J’ai dû tout rechercher, tout découvrir, en remontant les générations, avec des hauts et des bas, des succès et des tragédies qui n’ont jamais été formulés. J’ai reçu cet héritage de manière implicite, je l’ai étudié, assumé, ressenti, puis j’y ai intégré ma propre manière de fonctionner.»

De l’outil industriel au matériau de création
Fondée en 1793, la Fabrique d’Horlogerie de Fontainemelon (FHF) figure parmi les premiers outils industriels de l’horlogerie suisse. Dès le XIXe siècle, elle accompagne le passage de l’atelier à l’usine, puis devient l’un des piliers d’Ébauches SA avant d’être intégrée à l’ensemble qui constitue aujourd’hui ETA. Fontainemelon incarne ainsi une culture fondée sur la standardisation, la miniaturisation et la diffusion à grande échelle des mouvements.
C’est précisément dans ce contexte que s’inscrit le calibre choisi pour Le Temps Opposé: un mouvement Robert des années 1950, alors reconnu comme le plus petit calibre rond à seconde centrale de son époque. Poussé à son extrême limite technique lors de sa conception, ce calibre ne constitue pas seulement un support historique, mais un point de départ conceptuel. Restauré puis réinterprété, il n’est ni reproduit ni modernisé: il est déplacé dans son usage.

Une intervention hors logique sérielle
Conçu à l’origine pour répondre à des impératifs de miniaturisation, de reproductibilité et d’efficacité, le mouvement est extrait de sa logique première pour devenir le support d’une intervention contemporaine. L’inversion de la seconde centrale, le retournement du calibre dans le boîtier, l’exposition de la mécanique au cadran et la seconde qui court à contresens: autant de gestes qui s’éloignent des principes ayant présidé à sa naissance industrielle. «Mon regard sur ces mouvements, sur cette famille et sur cette tradition est très personnel. Ce regard a conduit à une complication technique, pour que le mouvement puisse être regardé esthétiquement tout en conservant la fonction première de l’heure et de la minute, tout en adjoignant la question de la seconde qui va à l’envers et qui pousse ainsi à la réflexion sur le temps et l’époque», précise Gilles Robert.
Ce parti pris se prolonge dans les choix de réalisation. La transformation du mouvement a mobilisé 55 artisans indépendants, issus de métiers horlogers et décoratifs patrimoniaux: restauration, finitions manuelles, guillochage, émail Grand Feu, fabrication et terminaison du boîtier. Une mobilisation qui contraste avec la logique de rationalisation propre à l’univers de l’industrialisation. Et soulève une question mesurée: ces interventions visent-elles avant tout à redonner une matérialité forte à un objet chargé d’histoire, ou participent-elles aussi à déplacer le projet hors de toute perspective industrielle ou sérielle, en faisant de la somme des savoir-faire un élément central de son équilibre?
Enfin, le projet revendique également des échanges avec Jacques Dubochet, prix Nobel de chimie en 2017, autour de la notion de temps et de son indétermination. Cette référence extérieure, tenue volontairement à distance du geste horloger lui-même, n’intervient ni comme caution scientifique ni comme fondement théorique. Elle témoigne plutôt, après le déplacement de l’usage, d’un déplacement du discours, hors du champ strictement technique, à un moment où la montre ne suffit plus toujours à porter seule la charge conceptuelle qu’on lui assigne.

Une question ouverte
La démarche de Gilles Robert s’inscrit dans un mouvement plus large de l’horlogerie contemporaine, où l’héritage industriel n’est plus prolongé, mais réinterprété à partir de fragments. À mesure que les grandes structures consolident des récits patrimoniaux largement industrialisés (souvent déconnectés de leurs réalités productives originelles) émergent, en marge, des projets individuels fondés sur des stocks finis, des calibres historiques ou des fonds techniques non renouvelables.
Cette horlogerie de «l’anti-industrie» ne cherche ni la série ni la diffusion au sens classique. Elle repose sur des gestes uniques et pose une question rarement formulée aussi franchement: que devient l’horlogerie lorsque la lignée ne se projette plus, et que le patrimoine cesse d’être un outil de production pour devenir une matière de discours? Le Temps Opposé ne répond pas à cette question. Il l’incarne, avec ses forces et ses limites, dans un paysage où le temps long de l’industrie cohabite désormais avec le temps, plus court, de l’interprétation. Et Gilles Robert de conclure: «La transmission est une question très particulière. On y est attaché, bien sûr. Mais quand on parle de transmission, pense-t-on à soi ou à ceux qui viennent après?»

Nicole Kate


