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Le Temps chronométrique, l’horlogerie ancienne en prise avec son temps

Il y avait les pièces. Il y avait l’histoire. Mais entre les deux, quelque chose ne passait plus. Le Musée d’horlogerie du Locle a choisi de repenser son dernier étage: l’espace, la lumière, la narration. Résultat? «Le Temps chronométrique». Un espace rénové, une traversée de six siècles qui s’adresse enfin à tout le monde. Visite guidée d’un chantier muséographique discret mais ambitieux.

Le Château des Monts n’est pas du genre à faire du bruit. Perché au-dessus du Locle, ce musée discret abrite pourtant l’une des plus belles collections horlogères de Suisse. Mais pendant des années, son espace phare du deuxième étage, «Le Temps chronométrique», racontait mal son histoire. Trop dense, trop fermé sur lui-même, avec ses numéros d’objets renvoyant à un cahier que personne ne consultait vraiment. Une muséographie d’un autre temps, pour une collection qui méritait mieux. Il y a deux ans, le Comité du musée a décidé de tout reprendre.

«À l’origine, il y avait de très belles pièces, énormément d’informations, mais une muséographie dépassée, reconnaît François Aubert, président du Comité du Musée. Il fallait consulter un cahier pour retrouver les numéros des objets. Ce n’était plus possible.» En parallèle, une autre exposition occupait le rez-de-chaussée, traitant de l’évolution des technologies horlogères mais avec une approche peu intuitive. La décision a été prise de fusionner les deux, d’unifier la vision, et de tout remettre à plat.

Le Musée d’horlogerie du Locle – Château des Monts, ancienne maison de maître de 1780.

Six siècles, une seule partition

Le projet, baptisé «Chronorama», a été confié au muséographe Vincent Jaton. Sa mission: faire parler près de 173 garde-temps répartis sur douze mètres de vitrines, sans que l’ensemble ne devienne une encyclopédie muette. «Ça, c’était un sacré challenge, explique-t-il. Au départ, on était à quasiment 200 pièces. J’ai dit: c’est impossible.» Le tri s’impose. Puis vient l’organisation: six espaces successifs, du XVIe au XXIe siècle, chacun doté de son propre contexte historique, technique et esthétique. La Renaissance, le siècle des Lumières, l’industrialisation, les révolutions technologiques: autant de chapitres d’un récit continu, sans rupture.

Pour structurer visuellement ce flux de siècles, Jaton propose une idée singulière: disposer les pièces comme une partition de musique. «Je jouais sur la hauteur, sur le bas, sur le haut, comme des fréquences.» Les objets montent, descendent, s’organisent selon une sinusoïde approximative symbolisant le passage du temps. L’œil voyage. La chronologie devient sensible, presque physique.

Le Musée d’horlogerie du Locle a rénové son deuxième étage et son exposition «Le Temps chronométrique». L’inauguration a eu lieu le 20 février.

Une lumière qui soulève les objets

C’est peut-être la solution d’éclairage qui constitue la véritable prouesse technique de l’espace. Pas un seul spot visible. Des rails de lumière de dix mètres, intégrés dans des plafonds à caissons de vingt-cinq centimètres, diffusent une lumière douce et directionnelle par le haut et par le bas. «La lumière passe par du plexi sablé et soulève quasiment les objets», décrit Vincent Jaton, lui-même surpris du résultat. «Ça, c’est une première.» Les pièces flottent dans leurs vitrines, révélées dans leur volume et leurs détails. Le décor joue le même jeu de discrétion: couleurs pastel, motifs inspirés de chaque époque. Rien n’écrase les pièces. Tout les sert.

Le public peut désormais contempler certaines pièces dans leurs moindres détails grâce à un grossissement allant jusqu’à 20×.

Quatre niveaux de lecture, un seul public

Comment rendre un contenu aussi riche lisible par tous, des connaisseurs comme des adolescents en sortie scolaire? La réponse tient en quatre niveaux d’information accessibles via des écrans tactiles: titre de la période, contexte historique, contexte technique, puis fiche détaillée de chaque pièce avec photo haute définition. Une rubrique «Le saviez-vous?» ponctue le parcours. Pour les textes, Vincent Jaton s’est appuyé sur des historiens et techniciens, dont la plume mêle rigueur technique et histoire de l’art. «C’était la partie la plus rock’n’roll, concède-t-il. Pas question de faire une encyclopédie. Il fallait cadrer.» Les lutrins au bas des vitrines complètent le propos en accueillant 54 objets techniques de l’ancienne exposition du rez-de-chaussée (tourbillons, spiraux, échappements) absorbée et recontextualisée.

Les contenus ont été pensés avec des descriptifs à quatre niveaux de lecture.

Des acquisitions qui font la différence

Le renouveau n’est pas que formel. La collection s’est enrichie grâce aux dons et achats. Parmi les nouvelles acquisitions, François Aubert cite la pendule d’audience d’Antide Janvier (horloger du début du XIXe siècle) célèbre pour son indication des dix minutes, une caractéristique qui en fait une pièce iconique. Une partie de ces acquisitions a été rendue possible grâce aux cotisations des Amis du Musée. Le financement global a mobilisé entre autres la Fondation philanthropique Famille Sandoz, la Fondation Ernst Günther, la Fondation Watch Academy et la Ville du Locle. Budget tenu, à la virgule.

Un musée qui ne se fige pas

L’inauguration de l’espace d’exposition rénové «Le Temps chronométrique», le 20 février 2026, n’est qu’un premier acte. Une grande exposition est prévue pour juin 2026, «Des étoiles aux atomes», consacrée par l’Association Automates & Merveilles à l’Observatoire de Neuchâtel et présentée sur quatre sites: le Musée d’horlogerie du Locle, le Musée international d’horlogerie, le Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel et l’Observatoire de Neuchâtel. D’autres transformations au deuxième étage se préparent en coulisses. Et l’ancienne salle circulaire du rez-de-chaussée, libérée, accueillera de petites expositions temporaires dès 2027. La fréquentation suit, avec un près de 10’000 visiteurs annuels en croissance régulière. Et les rendez-vous de l’agenda semestriel, à l’instar des «30 minutes chrono», font salle comble.

Vincent Jaton, lui, repart vers d’autres mandats (le Musée suisse du cheval, notamment). Il laisse derrière lui une vitrine unique. Pas une révolution. Une évolution. Mais une évolution qui change tout.

Nicole Kate

Photo: Une vitrine de douze mètres de long accueille le regard et met en perspective 173 pièces.

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