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Dans l’atelier de l’émailleur des montagnes

L’émaillage du XVIIIe siècle s’épanouit aussi en marge des grands centres; les archives Benoît dévoilent un artisanat à la croisée de l’art et de la science.

À la fin du mois de mars, la Suisse a célébré les «Journées Européennes des Métiers d’Art», auxquelles les régions horlogères du Jura et de Genève ont adhéré dès le lancement de la manifestation en 2022. La notion de «métier d’art» est, depuis des années, au cœur de l’horlogerie haut de gamme. La valorisation des métiers traditionnels tels que la gravure, la marqueterie, l’émaillage, le guillochage, etc. insiste sur le caractère artistique et unique de ces gestes et, en cela, offre aux marques un instrument de poids pour véhiculer l’idée de rareté, d’authenticité et de légitimité.

Les techniques de l’émail tiennent un rôle central dans ce discours. Par tradition, elles sont associées à l’histoire de la montre genevoise. Les artisans de la cité de Calvin comme les Huaud se spécialisent, en effet, dès le XVIIe siècle dans ce savoir-faire. Ils le subliment et le transforment en une véritable forme d’art entre le XVIIIe et le XIXe siècle pour l’appliquer non seulement à la montre, mais aussi au domaine de l’objet de vertu (tabatières, petits flacons et pistolets à parfum, etc.) et de la châtelaine.

 

Jean Georges Rémond et Cie, Tabatière représentant une vue du Bosphore avec une mosquée, avant 1815; peinture sur émail réalisée par Jean Antoine Maystre. Musée d’art et d’histoire, Genève.
Jean Georges Rémond et Cie, Tabatière représentant une vue du Bosphore avec une mosquée, avant 1815; peinture sur émail réalisée par Jean Antoine Maystre. Musée d’art et d’histoire, Genève.

 

L’émail dans les montagnes neuchâteloises

Bien que la supériorité de la qualité et de la beauté de l’émail genevois soit irréfutable, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle la décoration sur émail est pratiquée également dans les montagnes neuchâteloises. Elle se développe de manière exceptionnelle aux Ponts-de-Martel, un petit village situé entre Le Locle et la Brévine; on estime qu’au tout début du XIXe siècle les ateliers de la commune fabriquent 60’000 cadrans émaillés par année.

L’essor de l’émaillage dans une localité si périphérique est dû, en particulier, aux membres de la famille Benoît; Louis Benoît père (1732-1825) et Louis Benoît fils (1755-1830) (artisans érudits et talentueux) ont remarquablement contribué à donner à l’émail neuchâtelois ses lettres de noblesse. C’est Louis Benoît père, appelé le Major Benoît en raison de ses fonctions au sein de la milice locale, qui est à l’origine de cette manufacture. Destiné à la profession de faiseur de ressorts, il trouve sa vocation dans l’art de l’émail; dans les années 1760, son atelier produit jusqu’à 80 cadrans par semaine, essentiellement de montres, mais avec quelques incursions du côté de la pendulerie. Louis Benoît se fait connaître surtout pour l’éclat de ses couleurs, qui possèdent, entre autres mérites, celui de se fondre au même degré de chaleur. Son noir et son pourpre constituent sa marque de fabrique; même ses collègues genevois se les procurent chez lui. Louis Benoît transmet son savoir-faire à son fils Louis, qui peaufine sa formation à Genève avant de s’installer, à l’âge de vingt ans, dans les montagnes et de collaborer avec son père.

Louis Benoît fils, L’hellébore, gouache sur papier, premier tiers du XIXe siècle, Fonds Louis Benoît père et fils, Bibliothèque publique de Neuchâtel.

Les secrets de la famille Benoît

Or, la famille Benoît nous a laissé un témoignage sortant de l’ordinaire. Les Archives de l’État de Neuchâtel ont la chance de conserver plusieurs cahiers détaillant leurs recettes pour la composition des couleurs et les procédés de la mise à feu. Soigneusement rédigés et numérotés, ils ont un format similaire à celui du A5. Ils datent des années 1760-1830. Les livrets écrits par Benoît père comportent des reliures en cuir et en parchemin; ceux de la main de son fils sont en revanche cartonnés. La collection inclut en outre des centaines, voire des milliers, de calques en papier avec des modèles: scènes et ornements qui servaient d’inspiration et de répertoire pour la décoration de boîtiers, de cadrans ou de châtelaines. Quelques-uns de ces papiers sont de minuscules dimensions; d’autres, plus grands, sont tirés de publications françaises. En complément de cet ensemble extraordinaire, la Bibliothèque publique de Neuchâtel possède un livre de comptes daté de 1793.

Dans ce manuscrit, on trouve des listes des cadrans peints. Elles nous font prendre conscience du décalage existant entre notre vocabulaire et celui de l’époque, qui demeure parfois obscur: si on saisit le sens d’expressions telles que «cadran à la Breguet», «cadran à quantième» ou «cadran bonnet rouge» (cadran de montre révolutionnaire), on se demande à quoi faisaient référence un «cadran à l’anglaise» ou un «cadran à cercle noir».

Car les mots et la langue de l’atelier ont beaucoup d’importance dans les manuscrits des Benoît. Le père invente alors son propre alphabet secret pour décrire et protéger ses recettes. Mais son fils déchiffre ces symboles et, en se moquant de son géniteur, il tient à noter dans un cahier que cela ne lui avait pas pris plus de deux heures pour les décoder.

Les documents des Benoît nous parlent ainsi d’un «work in progress» déployant une quête insistante de perfectionnement. Rien que pour la recette du pourpre, couleur si chère à Louis Benoît père, on comptabilise des centaines de combinaisons différentes. Pour nombre d’entre elles, l’artisan évalue le résultat final et constate «Beau» ou «Très Beau». Dès lors, ces cahiers (que le fils reprend et retravaille en y ajoutant ses propres observations) conservent la mémoire du travail de l’atelier, transmise avec fierté aux générations d’artisans de la famille.

Louis Benoît père, Recettes pour la préparation de la couleur pourpre, XVIIIe siècle, Fonds Benoît/Bobillier 7, Archives de l’État de Neuchâtel.
Louis Benoît père, Recettes pour la préparation de la couleur pourpre, XVIIIe siècle, Fonds Benoît/ Bobillier 7, Archives de l’État de Neuchâtel.

L’émail entre art, chimie et histoire naturelle

Ces écrits nous introduisent en outre dans un univers artisanal savant, où la maîtrise du geste manuel ne suffit pas à satisfaire l’exigence artistique des Benoît. Leur «work in progress» se fonde sur de très solides compétences scientifiques, tirées de traités de chimie et d’histoire naturelle auxquels leurs livrets font référence. L’émaillage pratiqué aux Ponts-de-Martel est donc une forme de science à la croisée de plusieurs disciplines.

Cette vision se reflète dans les dessins de botanique de Louis Benoît fils, qui sont aujourd’hui la propriété de la Bibliothèque publique de Neuchâtel. Alors que son père est un ornithologue amateur, Louis devient un botaniste féru dès son apprentissage à Genève. Les conditions météorologiques des montagnes rendent complexe la préservation des spécimens, qu’il préfère peindre à la gouache ou à l’aquarelle. Son magnifique herbier peint se compose de vingt volumes d’images, complétés par ceux de textes.

Rossella Baldi

Photo: Pieter Paulus, Montre à échappement à roue de rencontre, décors émaillés par Pierre Huaud, vers 1680-1690. British Museum, Londres.
Les Traces du Temps
En 2026, la série «Les Traces du Temps» invite à une promenade à travers les riches collections patrimoniales suisses. Elle propose de découvrir des documents rares et peu connus par le public, qui illustrent un aspect particulier du savoirfaire horloger du XVIIIe siècle.

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