Après avoir retracé deux siècles de photographie dans le précédent numéro, j’ai souhaité avoir le regard d’un photographe contemporain, spécialiste de la prise de vue de bijoux et de montres. Depuis 1990, Guy Lucas de Peslouan explore les possibilités de la «nature morte». Des créations d’Hermès aux bijoux de Boucheron et Van Cleef & Arpels jusqu’aux montres des horlogers indépendants, il poursuit une même quête: donner vie à l’objet par la lumière.
À 24 ans, Guy Lucas de Peslouan découvre le métier auprès d’un photographe parisien spécialisé dans la nature morte. Après deux années comme assistant, il rejoint une société réalisant des catalogues pour la grande distribution. En 1990, il s’installe à son compte. La photographie culinaire le conduit vers les cosmétiques et la parfumerie, avant que les bijoux et les montres ne prennent une place importante dans son parcours.
En 2002, une commande pour Hermès marque pour lui un tournant. En 2005, paraît aux Éditions du Cercle d’art, un livre intitulé «La capture de l’éclat» sur le joaillier Boucheron pour lequel il réalise les photographies. La même année, il travaille sur le premier livre consacré à l’horloger Richard Mille. Cette collaboration lui ouvre les portes de l’horlogerie indépendante. «C’est assez extraordinaire quand on commence à pénétrer ce monde, parce que c’est un merveilleux voyage!», raconte-t-il. Au-delà des montres, il découvre des personnalités, des recherches techniques et des approches très différentes de la création de bijoux.

Sculpter la lumière
Photographier une montre ou un bijou est un exercice délicat. Les matières réagissent différemment à la lumière, les surfaces réfléchissent, les pierres captent les reflets et les volumes doivent conserver la vérité de leur relief. «Le travail de la lumière, c’est toute l’essence de mon métier», résume Guy Lucas de Peslouan.
Il ne s’agit pas de faire briller chaque surface à tout prix. S’agissant des diamants, le photographe défend une approche qui ne suit pas toujours les désirs des maisons. Van Cleef & Arpels souhaitait notamment des diamants très blancs. Lui préférait parfois conserver une part d’ombre. Il aime à souligner: «Moi j’aime bien quand même quand il y a un peu de noir dans une pierre parce que, justement, c’est cela qui lui donne de la vie et de la force.»

De l’argentique au numérique
Le numérique, dès les années 1995-1996, où se développent de nouveaux appareils sur le marché grand public, change évidemment la donne. Guy Lucas de Peslouan reconnaît les progrès des optiques et les facilités offertes par les nouveaux outils. Il garde pourtant un souvenir presque ému du livre Boucheron, réalisé en argentique grand format. «Je trouvais quand même que le rendu des pierres, en utilisant l’argentique, était plus réaliste qu’en numérique. Les capteurs réagissent différemment aux reflets intenses et réclament parfois une lumière plus douce», précise le photographe. Le numérique, aidé par les objectifs macro, a rendu les défauts plus visibles: poussières, sertissages approximatifs ou finitions imparfaites ne passent plus inaperçus.
Les techniques actuelles permettent d’assembler plusieurs photos (focus staking) prises avec des zones de netteté différentes pour obtenir une image nette sur toute la profondeur de l’objet. Néanmoins, tout montrer avec la même précision ne garantit pas, pour autant, une image réussie. Encore faut-il préserver le relief…

Retoucher l’image sans la tuer
La poussière est un des ennemis familiers de celui qui capte bijoux ou montres. Guy retouche généralement lui-même ses images, soucieux de rester fidèle à la prise de vue initiale. Certains «retoucheurs» ne possèdent pas la culture photographique pour améliorer un bijou ou une montre. «Avec trop de retouches ou des retouches mal pensées ou mal faites, en fait, on en vient à tuer l’image».
La remarque vaut également pour la frontière entre photographie et image fabriquée. La 3D peut être utile lorsqu’une pièce n’est pas encore terminée mais que l’on veut en montrer le rendu futur au client. Quoi qu’il en soit, la technique ne remplacera jamais le «regard». «Être photographe, c’est avoir un «œil»! Il faut choisir un cadrage, construire une atmosphère lumineuse, décider de ce que l’on veut montrer. À l’époque de l’argentique, rappelle-t-il, on devait davantage réfléchir avant de déclencher: on ne comptait pas sur Photoshop pour tout corriger ensuite».

Dans les coulisses des maisons
Pour Van Cleef & Arpels, Guy Lucas de Peslouan a photographié des pièces anciennes comme des créations contemporaines. L’accès aux archives lui a permis de suivre l’évolution du style de la maison et de découvrir la richesse de ses recherches, notamment autour du serti mystérieux. Les archives de Boucheron avec leurs dessins à la gouache et les documents anciens, l’ont également marqué. Au fil des commandes, il a appris à distinguer les particularités des maisons, là où il ne percevait, au départ, que des styles assez proches.
D’autres projets l’ont conduit vers des savoir-faire moins répandus. Pour Gìlan, la maison joaillière stambouliote, il a photographié des pierres anciennes, parfois peu facettées dont l’éclat était souvent renforcé par un paillon ou une feuille d’argent placée sous la pierre. Avec l’entreprise ProCut, en Suisse, il a documenté un travail de gravure du diamant. Autant de rencontres qui témoignent de la diversité des techniques joaillières.

Vingt ans d’horlogerie en images
Guy Lucas de Peslouan prépare aujourd’hui un ouvrage consacré à vingt années de photographie horlogère, pour une publication envisagée en septembre 2027. Il souhaite réunir des images de grandes maisons et d’horlogers indépendants, dont les créations plus confidentielles méritent, elles aussi, d’être mises en lumière. Lorsqu’il évoque De Bethune, il souligne le travail sur le titane, la recherche technique et un design qu’il juge subtil, singulier, presque féminin. Ce qui le marque n’est donc pas seulement la performance d’un mouvement mais la cohérence entre une idée, une matière et une réalisation. «Grâce à la photographie, effectivement, on rentre vraiment dans l’objet et on voit des choses invisibles à l’œil nu». Et, pour terminer notre entretien, il ajoute: «Je propose un autre regard sur l’art des autres!»
Photographier un bijou ou une montre de façon «intime» ne consiste pas simplement à en mettre en valeur les détails. Il faut révéler ce qui les rend uniques, faire parler les matières et donner envie de s’y attarder. Pour cela, aucun appareil, aussi perfectionné soit-il, ne remplacera jamais le regard.
Catherine De Vincenti


