En 1826, Nicéphore Niépce réalise la première photographie de l’histoire. Il s’agit de la vue, depuis la fenêtre, de sa propriété de Saint-Loup-de-Varennes en Saône-et-Loire. L’image est floue, les temps de pose sont infinis et personne n’imagine encore que, deux siècles plus tard, des millions de bijoux seront photographiés, chaque jour, avant même d’être portés par une femme coquette ou un homme élégant.
À l’occasion du bicentenaire de cette invention¹ qui a bouleversé notre rapport au monde, il n’est pas inutile de rappeler que, parmi tous les objets que la photographie a dû apprivoiser, le bijou figure certainement parmi les moins aisés. Car un bijou ne se contente pas d’être vu, il réfléchit la lumière, la décompose, la déforme. Il absorbe ce que l’on aimerait montrer et amplifie ce que l’on voudrait masquer. Un joyau serti de diamants ne «pose» pas: il renvoie au photographe sa propre source lumineuse, ses ombres, ses erreurs d’angle. Bijoux et pierres précieuses ne se laissent pas, aujourd’hui encore, facilement dompter sur un film ou sur l’ordinateur. Ils négocient sans cesse avec l’appareil du photographe.
Les premiers daguerréotypes² et héliographies³ ne restituaient pas fidèlement les qualités qui font, précisément, la valeur d’un bijou: l’éclat des facettes, le lustre d’une perle, les jeux de transparence d’une pierre de couleur ou les reflets d’un métal poli ou texturé. Les longues poses transformaient les scintillements en surfaces blanches opaques tandis que les ors perdaient leurs nuances et que les pierres paraissaient plutôt ternes.

Du dessin à la photo
Avant la photographie, le bijou vit surtout grâce au dessin de joaillerie, précis, codifié, indispensable à la fabrication. Il décrit, projette, transmet mais ne reste qu’une traduction du réel. La photographie va changer tout cela! Durant la seconde moitié du XIXe siècle, les progrès des plaques au gélatino-bromure puis la réduction spectaculaire des temps d’exposition changent progressivement la donne. La photographie devient de plus en plus précise et peut bientôt remplacer les dessins dans de nombreux catalogues commerciaux. Les marques comprennent rapidement qu’une image fidèle vaut mieux qu’une gravure. Le client découvre dorénavant le bijou presque «en vrai» avec ses volumes, ses proportions et ses sertissages. La photographie devient un excellent outil de vente mais aussi un véritable instrument d’archives.

Au XXe siècle, le bijou devient image
La vraie révolution arrive au XXe siècle. Les studios se perfectionnent, les éclairages deviennent très sophistiqués et les objectifs «macro» révèlent des détails invisibles à l’œil nu comme, par exemple, un sertissage clos imparfait, entre autres. Dans les grands magazines de mode comme Vogue ou Harper’s Bazar, les créations des joailliers deviennent de vrais sujets artistiques. Irving Penn, Richard Avedon, Hiro ou Horst P. Horst (cf. G’O 06/27 sur Pomellato) imposent une grammaire visuelle nouvelle dans laquelle le bijou ou la montre acquièrent une présence quasi sculpturale. Avec la photo, le bijou ne se contente plus d’être documenté, il est mis en scène.

Maîtriser l’impossible
Pour autant, la technique reste un défi permanent. Les diamants agissent comme une multitude de petits miroirs, un cabochon réfléchit son environnement, une pierre transparente révèle parfois des inclusions qu’on ne souhaitait pas mettre au jour, le métal poli renvoie l’image du photographe lui-même. Chaque reflet parasite doit être maîtrisé. C’est ce qui a conduit au développement de techniques aujourd’hui incontournables: tentes de lumière, éclairages diffus, filtres polarisants croisés, rails micrométriques ou, plus récemment, la technique du «focus stacking». Dans cette dernière, plusieurs images sont prises à des plans différents puis assemblées pour produire une netteté impossible à obtenir en une seule prise. Cet accumulation numérique de plusieurs dizaines, voire centaines de clichés donne un rendu exceptionnel à une photo de bijou et, surtout, aux photos d’inclusions dans une pierre.
Certaines maisons de joaillerie ont compris très tôt la portée du changement du dessin à la photo. Chez Cartier, par exemple, la photo est devenue une structure de mémoire. Depuis 1906, chaque pièce produite dans les ateliers est photographiée grandeur nature. L’ensemble conservé à Paris constitue désormais un fonds exceptionnel d’environ quarante mille négatifs, dont une grande partie sur plaques sèches au gélatino-bromure.

La 3D et l’intelligence artificielle (IA)
Depuis quelques années, la photographie vit une énième révolution. Les capteurs dépassent à présent les 100 mégapixels, les rendus tridimensionnels et l’intelligence artificielle rendent parfois difficile la distinction entre une photographie et une image entièrement générée par ordinateur. Pourtant, malgré toutes ces prouesses technologiques, le défi reste le même qu’en 1826: traduire la lumière!

Deux cents ans après Niépce, les appareils ont changé, les logiciels aussi. Mais le photographe continue de poursuivre le même «objectif» que ses prédécesseurs, convaincre le regard que le métal est précieux, que la pierre est vivante… Et donner au lecteur l’irrésistible envie de tendre la main vers ce qui n’est, au fond, qu’une image imprimée sur du papier.
Le plus difficile des mannequins n’a jamais été un top model, c’est toujours un… diamant!
Catherine De Vincenti


