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Memento mori, la mort vous va si bien…

À GemGenève, les conférences offrent régulièrement l’occasion de regarder les bijoux anciens comme contemporains, sous un angle plus approfondi. Celle consacrée récemment au thème «Memento Mori», présentée par Laura Astrologo Porché, en a offert une démonstration particulièrement séduisante. Derrière les crânes miniatures, les bagues funéraires ou les vanités serties de diamants, se dévoile tout un pan de l’histoire du bijou européen, dans lequel la méditation sur la mort devient célébration d’un savoir-faire, du symbole et même de la beauté.

«Memento mori»: deux mots latins que l’on traduit généralement par «souviens-toi que tu vas mourir». Derrière cette formulation austère se cache néanmoins l’un des thèmes les plus fascinants de l’histoire de l’art, de la philosophie… et de la joaillerie. Hérité de l’Antiquité romaine où lors des triomphes, un esclave rappelait au général victorieux sa condition mortelle, le concept prend une dimension spirituelle majeure au Moyen Âge, notamment après les grandes épidémies de peste noire.

À partir du XVe siècle apparaissent les «danses macabres», représentations où papes, rois, marchands ou paysans sont entraînés par la Mort dans une ronde universelle. Nul n’échappe à sa destinée. Puis, aux XVIe et XVIIe siècles, le thème évolue vers les célèbres «vanités», particulièrement prisées dans les Pays-Bas protestants. Crânes, sabliers, fleurs fanées, bougies consumées ou fruits pourrissants deviennent autant de symboles de la fragilité de l’existence et de la vanité des richesses terrestres.

Renaissance et bijoux de mémoire

Le bijou s’empare très tôt de cette iconographie. Dès la Renaissance apparaissent bagues, pendentifs et broches ornés de squelettes, cercueils miniatures ou têtes de mort émaillées. Loin d’un goût morbide, il s’agit d’une méditation philosophique et religieuse: rappeler la brièveté de la vie afin de mieux vivre ou de mieux se préparer à l’au-delà. Au XVIIe siècle, les bijoux de deuil incorporant cheveux tressés, miniatures funéraires ou inscriptions commémoratives connaissent un immense succès dans toute l’Europe aristocratique.

Bague signée Lydia Courteille, plutôt gaie et colorée pour un Memento Mori, inspirée par le peintre Giuseppe Arcimboldo (1527-1593), auteur de nombreux portraits suggérés par des végétaux. Photo: Lydia Courteille

Le deuil sentimental

Le XVIIIe siècle apporte ensuite une approche plus sentimentale du deuil, tandis que l’époque victorienne en fait presque un phénomène social. Après la mort du prince Albert en 1861, la reine Victoria impose une esthétique du deuil durable: jais noir, émail sombre, médaillons contenant des cheveux et motifs funéraires deviennent des accessoires à la fois intimes et mondains. Il convient toutefois de distinguer Memento Mori et bijou de deuil: le premier est une réflexion universelle et philosophique, le second relève d’une perte personnelle.

Anneau Gimmel (désigne une bague composée de deux ou trois anneaux imbriqués qui s’assemblent pour n’en former qu’un seul) de la Renaissance, Memento Mori vers 1631. La tête de l’anneau peut s’ouvrir pour révéler un minuscule bébé émaillé d’un côté et un squelette de bébé de l’autre. L’inscription dit «Que Dieu a uni, que personne ne le sépare». Photo: Metropolitan Museum of Art

Codognato, le joaillier de la Sérénissime

En 1866, un jeune antiquaire ouvre boutique à Venise, près de la place Saint-Marc. Sa clientèle de voyageurs du Grand Tour découvre bientôt ses bijoux d’inspiration gothique, byzantine et Renaissance. Son fils Attilio développe ensuite des pièces influencées par les fouilles étrusques et impose les bijoux «vanitas» en forme de crâne. Ces créations sombres et théâtrales séduisent artistes et intellectuels. La maison Codognato perpétue, aujourd’hui encore, cet héritage mêlant histoire, gravité philosophique et humour noir.

Le retour du crâne

Le thème connaît aujourd’hui un retour spectaculaire en joaillerie contemporaine. Damien Hirst avec «For the Love of God» (pièce recouverte de 8601 diamants, dont un diamant rose frontal spectaculaire) a réactivé le crâne comme symbole esthétique et conceptuel. Dans un monde obsédé par la jeunesse éternelle, le Memento Mori réintroduit une idée presque subversive: la conscience du temps qui passe.

Sur l’estrade de GemGenève, trois créateurs contemporains ont révélé leur vision: la Française Lydia Courteille, le créateur italo-américain Amadeo Scognamiglio et le Britannique Stephen Webster.

Le retour du crâne, en 2007, par Damien Hirst et son fameux «For the Love of God». L’oeuvre est un moulage d’un crâne d’homme d’une trentaine d’années ayant vécu au XVIIIe siècle. La dentition n’a pas été remplacée, il s’agit des dents authentiques du crâne. Photo: Damien Hirst

Figure majeure du bijou d’auteur contemporain depuis les années 1990, Lydia Courteille, ancienne antiquaire spécialisée dans les bijoux anciens, développe des pièces baroques, souvent inspirées de l’histoire, des civilisations anciennes, de la botanique. Elle a réintroduit dans la joaillerie contemporaine une esthétique parfois transgressive, où cohabitent crânes, insectes, serpents et animaux fantastiques. Dans ce sens, son travail s’inscrit indirectement dans la continuité du thème Memento Mori, même si elle le traite de façon plus narrative et décorative que strictement funéraire.

Trois pendentifs «camées» de la collection Memento Mori signée par l’Italo-américain Amadeo Scognamiglio. Amour toujours, au-delà de la mort? Photo: Amadeo Scognamiglio

Installé à New York, Amadeo Scognamiglio fonde sa maison éponyme et s’impose dans les années 2000-2010 avec des pièces spectaculaires: crânes en or, parfois pavés de diamants, mais aussi réalisés en pierres dures ou en matériaux précieux, souvent inspirés du thème Memento Mori. Son travail se situe à la frontière entre joaillerie, sculpture et objet de collection. Issu d’une famille de tailleurs de camées et de travail du corail à Torre del Greco (près de Naples), il a appris très tôt les techniques de sculpture traditionnelle avant de développer un langage très personnel.

Formé au sein de l’univers de la joaillerie classique britannique, Stephen Webster fonde sa propre maison à la fin des années 1980. Son style audacieux, théâtral, parfois provocateur, mêle virtuosité technique et esthétique rock. Il est particulièrement reconnu pour ses motifs de crânes, requins, serpents ou ailes et son usage spectaculaire de la couleur et des contrastes. Dans les années 2000, il contribue à remettre le crâne au centre de la joaillerie contemporaine. Il devient symbole de rébellion, d’ironie et de liberté créative, plutôt que strictement Memento Mori au sens classique.

Pendentif du XVIIIe siècle, crâne émaillé avec, à l’intérieur de la tête une scène du baptême du Christ. Photo: Fondation Wernher, collection English Heritage

La conférence de GemGenève a démontré combien cette réflexion demeure actuelle. Le Memento Mori continue de fasciner parce qu’il parle finalement moins de la mort que de la valeur de la vie!

Catherine De Vincenti

Pour revoir cette conférence: digital.gemgeneve.com

Photo: L’une des passionnantes conférences de GemGenève 2026, pour la 10e édition, sur le thème Memento Mori. De gauche à droite: la journaliste Laura Astrologo Porché, les créateurs Lydia Courteille, Amadeo Scognamiglio et Stephen Webster. Photo: CdV Consulting

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