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Margot Jud, un parcours en zigzag vers le bijou

Parce qu’elle est issue d’une longue lignée de professionnels, la fille du regretté bijoutier lausannois André Jud, figure incontournable de la rue de Bourg, Margot Jud a d’abord choisi d’emprunter d’autres chemins avant de revenir vers un univers qui lui était familier depuis l’enfance.

Cette jeune femme gracile, qui ne fait assurément pas ses 32 ans, sillonne à vélo électrique la capitale vaudoise que d’aucuns qualifieraient de ville pour dahus. Elle a transformé un ancien garage dépôt en un atelier cosy où elle développe aujourd’hui ses projets. Margot possède déjà une solide expérience de la vie, qui ne lui a pas tout épargné, et de la bijouterie qu’elle a embrassée en second choix: «Mais un choix vital!», précise-t-elle.

Cet intrigant collier en mailles d’argent est terminé par une noix de Corozo gravée, ou ivoire végétal, albumen du fruit du palmier à ivoire d’Amérique tropicale mais aussi d’Afrique. Photo: CdV Consulting

C’est avec la couture qu’elle a d’abord exprimé sa créativité. «J’ai étudié à l’école de couture de Lausanne. Le design, l’upcycling, le choix des tissus et des matériaux, la haute couture, j’ai adoré ça!», avoue-t-elle franchement.

Puis la Covid est passée par là et la vie n’a pas repris son cours comme auparavant. Margot a alors le sentiment d’avoir plus ou moins fait le tour de l’univers de la mode. C’est à ce moment-là que la bijouterie la rattrape. Depuis toujours, elle a vu son père travailler à l’établi aussi bien dans l’atelier lausannois que dans leur chalet des Alpes vaudoises. Tous les outils lui sont familiers. Encore fallait-il apprendre à s’en servir autrement qu’en autodidacte passionnée. Grâce à d’anciens collègues de son père, elle acquiert les bases du métier.

Après plusieurs années de pratique, elle franchit une nouvelle étape en intégrant la HEAD (Haute école d’art et de design) de Genève dans la filière «Bachelor en Design Produit, Bijou et Accessoires». «Aujourd’hui, je sais ce que je veux et où je veux aller», affirme-t-elle.

Cette certitude lui vaut déjà une belle reconnaissance. En 2025, Margot Jud remporte le Prix de la Fondation Eric Horovitz grâce à un projet mobilisant plusieurs compétences clés: dessin technique, modélisation 3D et évaluation critique de la conception. Le défi consistait à imaginer une nouvelle bague contemporaine à partir de deux bijoux chargés d’histoire sentimentale, dont l’un des éléments centraux devait être conservé. Une manière de préserver la mémoire de l’objet tout en lui offrant une nouvelle vie.

Elle a trouvé sa voie. La petite fille qui jurait autrefois qu’elle ne ferait «surtout pas» de bijouterie exerce désormais ce que son père appelait volontiers «le plus beau métier du monde».

C’est dans cet ancien garage, entièrement retapé de ses mains, que Margot a fait son atelier à Lausanne. Un lieu où elle vit la majorité de son temps et où elle élabore ses collections. Photo: CdV Consulting

Gold’Or: Comment et pourquoi avoir choisi la bijouterie?

Margot Jud: À mon âge, un peu plus avancé que celui de la plupart des étudiants de la HEAD, j’ai plus d’expérience et j’ai eu le temps de réfléchir à mon avenir et à ce que je voulais faire de mon existence. Finalement, la bijouterie coule dans mes veines et, plus jeune, je ne m’en rendais pas compte. Au chalet familial, j’ai retrouvé l’établi complet de mon père, ses instruments favoris, ceux qu’il inventait pour des travaux bien précis, comme je le fais moi-même aujourd’hui. Cela m’a beaucoup parlé et je me suis dit: «Pourquoi pas?». J’aime le travail bien fait et surtout pas «la loi du moindre effort», sans sérieux. J’ai donc entrepris un second apprentissage que je complète aujourd’hui avec un bachelor de la HEAD.

Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin?

J’aime bien cette question parce qu’en y réfléchissant, je me suis rendue compte que c’est un élan vital. Mon cerveau «s’allume» très tôt le matin et j’ai hâte d’arriver à l’atelier pour expérimenter, chercher une solution, développer une idée. Mon endroit préféré pour passer un week-end ou même des vacances reste d’ailleurs… l’atelier. Maintenant que mon métier est devenu mon premier choix, je m’y investis totalement.

Margot Jud travaille essentiellement l’argent, un métal qui lui convient bien mais qui comporte également des difficultés dont les fameuses taches de feu. Bague argent avec gravures. Photo: Margot Jud

Comment avez-vous trouvé votre atelier?

Le plus banalement du monde par petite annonce sur le site Anibis. J’ai longtemps travaillé à la maison mais ça n’était plus tenable. J’ai rapidement trouvé cet ancien garage-dépôt. Ça ne ressemblait à rien, c’était encombré. Mais je suis une bricoleuse et avec pas mal de boulot, il est devenu cet atelier dans lequel je me sens vraiment bien.

Travaillez-vous à l’ancienne ou avec la technologie moderne?

Je travaille à l’ancienne assurément. La tradition m’inspire et j’aime fabriquer de mes mains. Je bichonne d’ailleurs mon outillage pour qu’il soit toujours au mieux de sa forme. Je dois être une des rares trentenaires à suivre des cours de sténographie alors qu’aujourd’hui, on se procure de petits enregistreurs qui, de plus, vous synthétisent et résument tout votre discours sur l’ordinateur. Cela dit, je maîtrise aussi les outils numériques. À la HEAD, le dessin et la modélisation 3D font partie de la formation. Je les utilise lorsque c’est nécessaire, mais ce n’est pas ce qui me passionne le plus. Lorsqu’une pièce prend forme sous vos mains, elle devient presque vivante.

Pour cette création récente, Margot a utilisé deux pierres fines de couleurs différentes et taillées en pains de sucre amenant beaucoup de volume au bijou. Photo: Margot Jud

Êtes-vous écolo?

Dans la vie courante, j’essaie de l’être autant que possible. À l’atelier, comme la plupart des bijoutiers, je recycle tout ce qui peut l’être. Dans certaines de mes créations, j’intègre parfois d’anciens tissus à la place de chaînes. C’était le cas dans une collection récente de colliers que j’ai réalisés pour une exposition, et le public a très bien réagi à cette démarche.

Comment qualifieriez-vous votre style?

Pas facile de se définir! Je dirais peut-être «contemporain narratif» parce que j’aime créer des bijoux-objets que les gens peuvent s’approprier et auxquels ils peuvent donner leur propre histoire. Je suis très attirée par les textures et par les dialogues qui peuvent naître entre différents matériaux.

Comment voyez-vous l’avenir de votre profession?

On entend souvent dire que tout a été fait… Et c’est vrai. Mais il y a toujours moyen de réinterpréter, de raconter autrement. Ma clientèle est principalement composée de personnes de ma génération qui recherchent du sens. Le storytelling, donne alors de la symbolique à un bijou et le rend vivant. Mes clients veulent savoir qui a fait le bijou, les techniques utilisées, les matériaux employés, les solutions écologiques appliquées, et la démarche qui se cache derrière la création. J’aime prendre le temps d’expliquer. Étant donné ce qui précède, je suis plutôt sereine sur mon avenir et celui de certains artisans. Pour ma part, je vis simplement et me fiche un peu de gagner plus d’argent que nécessaire. Je ne fais pas de joaillerie, je travaille essentiellement l’argent («que j’achète chez Gyr» a-t-elle précisé, ndlr) et je me sens libre dans cette approche.

Pour terminer, quel(le) collègue pourrais-je rencontrer pour poursuivre cette série d’entretiens?

Je vous propose Nora Delanoë, à Vevey. C’est une créatrice qui a un véritable souci du détail et du travail bien fait. Elle s’investit énormément dans ce qu’elle réalise. Je vous encourage à la découvrir sur Instagram et à son atelier.

Catherine De Vincenti

Sur Instagram: Margot _Jud; et: Nora.Delaneo
Photo: Étudiante à la HEAD, Margot Jud a quelques années de plus qu’un certain nombre de ses collègues mais, également, une plus longue expérience de la vie et de la création. Photo: CdV Consulting

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