En reprenant BCP Tourbillons, Ba111od ne se contente pas de sécuriser son fournisseur de tourbillons. La marque neuchâteloise intègre un motoriste stratégique, tout en préservant l’indépendance de l’atelier et l’accès de ses mouvements au reste de l’industrie. Regards croisés.
À La Chaux‑de‑Fonds, la société BCP Tourbillons a longtemps avancé à bas bruit, portée par le business angel Boris Petitpierre, figure de l’industrie plus encline à soutenir qu’à s’exposer. Sa disparition, au début 2025, impose de trouver un repreneur.
Des investisseurs, notamment basés à Dubaï, se manifestent, prêts à surenchérir sur la valorisation de l’entreprise. Olivier Mory décline. «Ces gens‑là ont des sous, mais si c’est pour devenir une entreprise télécommandée au bon vouloir de quelqu’un qui ne connaît pas la réalité du métier, ce n’était pas idéal.» Dans ce paysage, Ba111od s’impose rapidement comme une option cohérente: la marque représente déjà près de 30 pour cent du chiffre d’affaires de BCP, tandis que les tourbillons de BCP pèsent une part comparable dans l’activité de Ba111od. Le destin croisé est gravé dans les chiffres avant de se traduire au capital.
Via Baillod Horlogerie Holding, Thomas Baillod devient actionnaire principal, Olivier Mory augmente sa participation et conserve la direction opérationnelle. L’atelier reste installé à La Chaux‑de‑Fonds, avec les mêmes équipes, la même culture d’atelier et un portefeuille d’une centaine de marques clientes.

In‑house, oui – captive, non
Pour Ba111od, l’enjeu est clair: entrer dans le cercle des maisons capables de revendiquer un tourbillon «in‑house», tout en avançant prudemment sur le terrain de la «manufacture». La marque dispose déjà du design en interne, de son propre atelier d’assemblage et d’un réseau de cotraitants régionaux; en intégrant BCP, elle met désormais la main sur le cœur de la valeur horlogère: le mouvement. Pour Thomas Baillod, le saut symbolique est évident: «Nous possédons notre propre mouvement. Ce n’est pas juste un tourbillon, il y a toute une famille de calibres que nous allons pouvoir développer. Ça nous donne une indépendance, une assise, une crédibilité supérieure, et aussi une certaine stabilité pour les autres marques qui comptent sur Olivier.»
L’intégration, toutefois, ne doit pas transformer BCP en satellite docile. Les garde‑fous portent d’abord sur la structure: BCP reste juridiquement distinct, à La Chaux‑de‑Fonds, avec ses équipes et ses flux. Ils portent ensuite sur la gouvernance: «C’était une de mes demandes, souligne Olivier Mory. Indépendamment des pourcentages, toutes les décisions stratégiques doivent être validées par nous deux.» Enfin, ils concernent la relation avec les autres clients: même accès aux mouvements, mêmes conditions, impossibilité de casser les prix pour Ba111od sans tomber dans la concurrence déloyale.

Le cas de l’exclusivité des nouveaux tourbillons volants est un bon exemple. Au moment de lancer cette gamme, Thomas Baillod demande légitimement l’exclusivité pendant deux ans. Olivier Mory accepte en principe, puis pose un cas concret: si un autre client commande 1000 mouvements, renoncer à ces cinq millions de chiffre d’affaires pour préserver l’exclusivité reviendrait à fragiliser BCP et, in fine, à faire porter la charge sur la holding Baillod. Le compromis qui en ressort est limpide: certaines exclusivités sont possibles, mais prennent en compte le besoin impératif de l’atelier à se financer lui‑même.
L’intégration ne se limite pas à la technique. Elle dote BCP d’une véritable capacité de communication et de marketing, longtemps absente, et offre à Ba111od un partenaire de développement capable de nourrir en continu son laboratoire d’idées, à l’image de ce «cahier des jours de pluie» où Olivier Mory aligne des mouvements et complications en attente d’aboutir.
La méthode Mory
Chez BCP Tourbillons, la démocratisation de la haute complication ne relève pas d’un discours, mais d’une architecture industrielle. Passé par les très gros volumes chez Sellita, Olivier Mory a gardé une conviction: on gagne des facteurs, pas des pourcentages, quand le mouvement est pensé dès l’amont. «Quand vous avez un mouvement qui a 180 composants mais qui peut se monter en 20 minutes, il n’y a aucune raison que votre tourbillon, avec 110 composants, soit monté en une semaine, rappelle‑t‑il. Ergonomie des pièces, outillages communs, tolérances serrées uniquement là où c’est nécessaire: la première baisse de coût se joue sur la planche à dessin.»

Le résultat est tangible. BCP a pu lancer son premier calibre de tourbillon avec un budget d’outillage d’environ 50’000 francs, soit un ordre de grandeur dix fois inférieur à ce qui se pratique habituellement. Cette frugalité, Thomas Baillod ne la transforme pas en rente cachée; il la réinjecte dans le produit. Sur cette base, il assume un positionnement tranché: «Les tourbillons volants de Ba111od se positionnent autour de 8000 à 12’000 francs. C’est beaucoup d’argent, mais pour ce que c’est, c’est vraiment incroyable. Notre credo, avec Olivier, c’est de rendre l’exceptionnel accessible, sans sortir du Swiss Made ni de notre réseau de cotraitants 100 pour cent régionaux. L’intelligence industrielle nous permet de tenir cette ligne sans délocaliser la compétence.»

Du réseautage aux vitrines physiques
Pour les détaillants, cette séquence arrive au moment où Ba111od rebat ses propres cartes de distribution. La marque s’est construite d’abord dans le direct, via le B2C, avant de développer l’e‑commerce. Longtemps, Thomas Baillod a revendiqué cette absence de points de vente physiques. Aujourd’hui, la réalité des pièces change la donne. «On se retrouve pris au piège par notre propre stratégie d’avoir des montres incroyables à des prix à peine croyables: les gens ne nous croient pas, note‑t‑il. Et maintenant qu’on est dans des pièces de 10’000 à 15’000 francs, c’est quand même un certain investissement. Les gens veulent voir et toucher. On est devenus un vrai multicanal, avec le direct, l’e‑commerce et les détaillants.»
Pour une maison partie d’un garage et d’un modèle économique avant même d’avoir un blason, l’intégration de BCP Tourbillons ne constitue donc pas un simple coup de projecteur. Elle apporte de la structure sous un discours d’indépendance, sans sacrifier l’écosystème qui l’a rendue possible. Dans un paysage où l’acception du terme «in‑house» est galvaudée, la nuance compte: ici, l’indépendance ne se décrète pas, elle se construit.
Nicole Kate


